L'Eclair de l'Est
Le Comité Erckmann-Chatrian se réunit à Épinal
vendredi 7 mai 1937 · p. 2 · signé L. M.
En présence d'Ecrivains, d'Artistes et de Journalistes, il remet son prix annuel à M. Pol Ramber
Jolie fête de l'Art, de la Littérature et de la Confraternité journalistique que celle qui eut pour objet la remise à M. Louis Bagrel (alias Pol Ramber) du prix Erckmann-Chatrian par M. Georges Sadler, président du comité qui porte le nom des auteurs de L'Ami Fritz.
Nombreux étaient venus de Nancy avec M. Georges Sadler les membres du comité. Citons MM. Emile Nicolas, président de la Société lorraine des Amis des Arts ; le peintre Henri Marchal, président de l'Association des Artistes lorrains ; Pierre Boyé, président de l'Association des Ecrivains lorrains ; Bousser, inspecteur principal honoraire de la Compagnie des Chemins de fer de l'Est ; Fernand Rousselot, président de l'Union de la Presse de l'Est ; René d'Avril, vice-président de l'Association des Ecrivains lorrains.
A 11 heures, eut lieu une réception de Pol Ramber, des membres du comité Erckmann-Chatrian et de ses amis par l'Amicale des journalistes de la presse vosgienne, amplement représentée par MM. Courtin-Schmidt, président ; l'abbé Litaize, vice-président ; Dauxin, Masson, Blaudez, Lergnier, Roos, Prévost, Henry, Marchal, Monnier, Parvé, Huin, Christophe, Labreuvoie, Châtelain.
M. Baudouin, maire d'Epinal, accompagné de MM. Schwab, premier adjoint, Cordelier, adjoint, et Philippe, archiviste départemental, assistait à la cordiale réunion qui eut pour théâtre une salle réservée de l'hôtel Moderne.
Tout en vidant les coupes d'un vin d'honneur, on applaudit le président Courtin-Schmidt qui, après avoir présenté les excuses du poète Maurice Pottecher, fit la remarque que c'était la première fois que l'Association sortait de son cadre intime, mais que l'occasion en valait la peine puisqu'il s'agissait de fêter Pol Ramber et de recevoir le comité qui décide annuellement de l'attribution du Prix Goncourt lorrain.
En termes excellents, notre confrère salua les personnalités présentes, spinaliennes et nancéiennes.
M. Georges Sadler exprima le plaisir qu'il éprouvait de revoir M. le maire Beaudouin et surtout de le revoir en bonne santé. Il rappela à M. Courtin-Schmidt des souvenirs de vieille camaraderie et remercia le lauréat d'avoir fait un aussi long voyage (notre confrère habite en ce moment les Basses-Pyrénées) et de l'avoir fait aussi rapidement tout exprès pour se retrouver avec ses amis de Lorraine.
Pol Ramber répondit par un toast spirituel et appuya sur cette idée qu'à notre époque de vie difficile pour les écrivains, l'œuvre du Comité Erckmann-Chatrian était vraiment utile et bienfaisante. Il fit suivre ses remerciements de son salut, déférent ou amical, aux personnalités réunies autour de lui et affirma son désir de collaborer toujours avec ses amis de Pino, tout en laissant l'espoir d'un prochain retour dans la région de l'Est.
Il fut très applaudi et M. le maire termina la série de ces toasts en levant cordialement son verre : au lauréat, au comité Erckmann-Chatrian, aux journalistes des Vosges et de Nancy.
Un déjeuner où la bonne chère lorraine s'unit à la bonne humeur des convives fut servi à midi 30 au restaurant du Point-Central.
M. Agard, préfet des Vosges, retenu par des obligations professionnelles, s'était excusé de ne pouvoir y assister non plus qu'à la cérémonie de remise du prix, qui eut lieu ensuite dans la grande salle du conseil, à l'hôtel de ville.
Là, aux personnalités que nous avons déjà citées, s'ajoutaient pas mal de lecteurs assidus des Billets de la Mélanie, parmi lesquels plusieurs dames.
M. le maire Beaudouin, après avoir souhaité la bienvenue aux personnalités et à l'assistance dans la maison de ville, dit sa joie d'y accueillir Pol Ramber, dont il rappela les origines, à Rambervillers, les titres : membre de la Société des gens de lettres, de l'Association des écrivains lorrains et de plusieurs groupements de presse professionnels.
A partir de 1924, Pol Ramber décrivit, à l'instar de Fernand Rousselot, les mœurs villageoises. M. le maire rappelle le succès, si mérité, de Ma cousine de Saint-Benoît », la vogue dont jouit toujours la signature de la Mélanie auprès des Spinaliens. Il le félicite d'avoir attiré sur son beau talent l'attention du comité Erckmann-Chatrian.
M. Courtin-Schmidt voit, dans l'œuvre du lauréat et dans la cérémonie même, l'exaltation de la petite patrie et de l'amour du sol natal.
Il rappelle comment fut fondée la société — depuis organisée en comité — Erckmann-Chatrian, quelle fut sa bienfaisance pendant la guerre envers les engagés Alsaciens-Lorrains, la diffusion qu'elle fit de 5.000 volumes des populaires romanciers. Plus de 100.000 francs furent versés par elle à des œuvres de guerre.
Le comité, qui avait déjà couronné Eugène Mathis, de Fraize, couronne aujourd'hui Louis Bagrel, autre Vosgien.
M. Courtin-Schmidt rend hommage à la fécondité de sa verve, aussi à ses dons d'émotion et de description, admirés surtout dans son œuvre capitale : Le secret de Pierre Béchou.
Erckmann et Chatrian ont placé à Saint-Dié les plus poignantes scènes du Brigadier Frédéric. Chatrian vécut dans la ville ; Erckmann y vint souvent. Tous deux auraient applaudi au choix du comité qui porte leur nom. Et le président de la Presse vosgienne conclut : « Français, aimez la France ! » comme ils l'ont dit tous deux.
Nous voyons ici le couronnement d'une belle journée d'interpénétration lorraine, dit à son tour le président du comité E. C. On peut maintenant révéler que le jury qui décerna le prix à Pol Ramber comptait parmi ses membres distingués le grand écrivain Louis Bertrand, de l'Académie française.
Si par ses romans Ramber a pu s'attirer la sympathie de maîtres tels que lui, d'autre part ses petits papiers de la Mélanie atteignent la masse. Ce qui n'est pas un mince mérite, ajoute Georges Sadler.
Espérant qu'un jour l'Académie fondée par Richelieu couronnera une œuvre à venir de Pol Ramber, qui en a plusieurs sur le métier, Georges Sadler félicite le lauréat et lui remet, aux applaudissements de tous, le prix dont il est titulaire pour 1937.
Pour son remerciement officiel, Pol Ramber avait composé un véritable discours, étude sagace et sensible du Régionalisme et de l'Esprit régionaliste.
Ce remarquable exposé est trop étendu pour que nous tentions, en si peu de place, de le résumer. Donnons-en toutefois, pour que le lecteur en savoure bien la substance, quelques extraits. Ceci, par exemple, à propos d'une critique récente par Edmond Jaloux d'une œuvre dramatique d'Erckmann-Chatrian :
« Comme Nodier, écrit-il, Erckmann et Chatrian ont, d'instinct, le sens du récit ; s'ils sont moins bons stylistes, ils voient aussi les choses de plus près, de trop près même. Il y a toujours eu, chez ces deux romanciers, une vue un peu étriquée, un peu pauvre du monde. Comme leur épopée aurait eu plus de grandeur s'ils n'étaient pas restés aussi complètement des gens de petite ville. Leur faveur vient de là, leur manque d'ampleur aussi. »
« Le voilà bien le grand reproche dont on accable tout écrivain régionaliste cramponné à sa terre natale et que n'attire point le clinquant de Paris !
« Vue un peu étriquée, un peu pauvre du monde !
« Et s'il me plaît, à moi, d'écrire pour un monde que je ne connais pas, même pour la capitale, ce que je pense, ce que je sens, ce que j'aime d'un monde que je connais à fond, qui ne me semble ni pauvre, ni étriqué, mais riche de véritables richesses qu'il ne va point emprunter au snobisme des agglomérations cosmopolites, mais fort de traditions qu'il ne va point puiser aux boutiques des conventions standardisées, mais fier de principes, voire de scrupules dont est pétrie l'âme même de notre terre natale ?
« Et puis ? Est-il tellement vrai que l'écrivain régionaliste manque de cette ampleur dont parle Edmond Jaloux ?
« Je me méfie d'une ampleur — très à la mode aujourd'hui — confection sur mesure que vont décrocher trop de jeunes écrivains au rayon des commodités : littérature de bazar dont souffre et languit le vrai régionalisme.
« L'éminent critique du Temps me pardonnera de lui rappeler. »
Et cet autre passage, si fin et si personnel :
« Faire un reproche à Erckmann-Chatrian ? Mais ce serait plutôt celui d'avoir parfois sacrifié aux Grâces de la Capitale dans le souci qu'avait Chatrian de parvenir à la gloire et d'y entraîner de force le rétif Erckmann.
« C'est ce souci qui leur a fait écarter tout ce qui, dans leur œuvre, pouvait trahir un amour pourtant vivace du terroir, comme sa linguistique. Et cependant, émaillé discrètement de ces rustiques fleurs locales, leur lexique aisé mais modeste s'en fut trouvé délicieusement rehaussé.
« Tel ne fut pas leur avis. Ne chicanons point.
« Ils avaient avec eux Maurice Barrès. Nous avons Mistral.
« J'estime, pour mon compte, qu'à l'instar du peintre, l'écrivain régionaliste, pour accentuer l'originalité de son œuvre, gagne à la piquer, ça et là, de fleurs du terroir qui lui donnent son cachet d'origine aussi nécessaire à une œuvre artistique ou littéraire qu'à un bon vin. »
Pol Ramber fut très applaudi, dûment félicité.
Nous joignons notre bien vif et sincère hommage d'admiration à ceux dont il fut l'objet au cours de cette belle et claire journée d'amitié lorraine.
L. M.