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Logo du Prix Erckmann-Chatrian Prix Erckmann-Chatrian Le Goncourt lorrain · depuis 1924
Revue de presse · Prix Erckmann-Chatrian 1924

L'Express de l'Est

L’œuvre d’Erckmann-Chatrian et le poète Émile Hinzelin

mercredi 18 mars 1925 · p. 2 · signé Léon MALGRAS


COURRIER DES LETTRES ET DES ARTS

La Société Erckmann-Chatrian s’est fondée à Nancy, pendant la guerre, non seulement pour rendre hommage au talent, imagé et puissant, des romanciers populaires, mais encore pour resserrer les liens qui peuvent et doivent unir dans l’Est Alsaciens et Lorrains.

Chaque année, elle tient une assemblée générale à laquelle vient assister son président, le poète Émile Hinzelin. Un prix de 500 francs, qu’elle décernait pour la première fois en 1925, a été attribué au cours de cette séance à M. Léopold Bouchot, directeur à Nancy de l’École Braconnot et membre associé correspondant de l’Académie de Stanislas. Le jury s’est souvenu, en effet, de la sympathie toute particulière qui se dégage des romans d’Erckmann-Chatrian pour l’école primaire et les instituteurs. M. Bouchot est de cette lignée des bons maîtres qui font aimer aux enfants la France, ses vertus et le Droit mis au service de la Liberté.

M. Bouchot est aussi un régionaliste convaincu et je rappelais dernièrement, moi-même, qu’il est l’auteur d’un ouvrage de vulgarisation excellent : Vingt-cinq leçons sur l’histoire de la Lorraine et du Barrois ; et, en collaboration avec M. Wœchter, inspecteur primaire à Strasbourg, d’une Histoire d’Alsace en vingt leçons, étude du même genre et du même caractère.

La Société Erckmann-Chatrian, en attribuant son prix de littérature à M. Léopold Bouchot, a donc honoré quelqu’un qui eût mérité la sympathie des auteurs des Rantzau et de Madame Thérèse. Et ce choix est apparu à tous aussi excellent que juste, ainsi que le rapport de M. Émile Nicolas, le bon critique d’art nancéien, l’a mis en valeur.

La séance de la Société Erckmann-Chatrian s’est poursuivie avec une très savoureuse conférence de son président, Émile Hinzelin. Celui-ci, depuis longtemps déjà, a mérité lui aussi le titre de vulgarisateur. Ses causeries sont à la portée de tous. Il les anime, le plus souvent, de souvenirs personnels. Il en gradue l’intérêt avec un art réel, d’autant plus remarquable qu’il apparaît avec tout le naturel d’un récit familier.

Le talent d’Émile Hinzelin semble particulièrement à sa place quand il s’agit d’auteurs que nous connaissons et que nous aimons tous. Hinzelin a parcouru récemment ce pays délicieux de Phalsbourg, où les Erckmann-Chatrian situent l’action de plus d’un de leurs romans. Il a, de plus, vécu à Lunéville, où il visitait fréquemment Émile Erckmann, lequel termina ses jours dans la cité de Stanislas. Il y dévidait volontiers le fil de ses souvenirs, tout en fumant avec simplicité sa petite pipe de terre blanche.

L’œuvre d’Erckmann-Chatrian est toujours vivante, parce qu’elle est noblement pensée et très clairement écrite. Alors que des stylistes comme Hugo et Flaubert enrichissaient sans cesse leur vocabulaire, atteignant de ce fait le chiffre de plusieurs milliers de mots, le dictionnaire usuel des auteurs de Madame Thérèse ne comprenait guère que deux cent cinquante mots. Et cet admirable beau langage dépouillé qu’était notre compatriote vosgien, Maurice Barrès, ne cessa de s’émerveiller qu’avec un outil aussi modeste, les maîtres alsaciens — classiques en ce point — aient pu produire des livres d’une si grande richesse d’images.
Cette limpidité d’écriture fut pour beaucoup dans la diffusion des romans nationaux. Chacun peut les lire et les apprécier avec fruit, quel que soit son degré de culture.

Erckmann-Chatrian mettent souvent leurs récits dans la bouche des humbles, des enfants et des vieillards. Mais ils les mettent parfois aussi dans celle des artisans. Que ceux-ci soient des forgerons, des charbonniers ou des charpentiers, on reste émerveillé de la solidité de la documentation dont les écrivains font preuve en décrivant les travaux alsaciens. On a pu dire d’eux, à ce propos, qu’ils avaient été, à tous deux, une sorte d’Homère vosgien, dénombrant les outils et les tours de main professionnels, comme le poète de l’Iliade et de l’Odyssée décrivait les armes de ses héros.

L’ouvrage le plus attachant peut-être, en sa douloureuse mélancolie, des Erckmann-Chatrian, c’est Le Brigadier Frédéric. Il décrit les souffrances d’un brave forestier, chassé de son pays par nos revers de 1870-71. M. Émile Hinzelin a consacré à ce beau et bon livre — dont une partie de l’action se passe à Saint-Dié — les pages les plus suggestives et les plus sincèrement émues de sa conférence.

À l’issue de cette conférence, et sur l’initiative de M. Georges Sadler, secrétaire général de la Société Erckmann-Chatrian, un dîner amical fut offert dans les salons Walter au prêtre Émile Hinzelin.

On y remarqua la présence de MM. André Magre, préfet de Meurthe-et-Moselle ; Bouët, sous-préfet de Lunéville ; Henri Mengin, maire de Nancy ; Émile Friant, de l’Académie des Beaux-Arts ; Colotte, « premier ouvrier de France » pour la gravure ; Léopold Bouchot.

MM. André Magre, Henri Mengin, Georges Sadler prirent la parole pour saluer amicalement Émile Hinzelin. Le poète de Labour profond remercia avec beaucoup de cœur et d’esprit ceux qui l’avaient fêté au cours de cette charmante et inoubliable « journée Erckmann-Chatrian ».

Léon MALGRAS

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