La Presse
Échos
lundi 5 mai 1924 · p. 2 · signé Paul MATHIEX
La Quotidienne. Les courriéristes littéraires ont publié l'information suivante :
On annonce de Nancy que la Société Erckmann-Chatrian fonde un prix de 500 francs destiné à récompenser un ouvrage en prose du caractère des œuvres d'Erckmann-Chatrian. Ce prix est réservé aux originaires des quatre départements de la région lorraine.
Les fondateurs de ce prix ont sagement agi en le réservant aux originaires de la région lorraine ; les écrivains nés dans d'autres provinces — l'Alsace exceptée — ne sauraient, quel que soit leur talent, produire un ouvrage du caractère des œuvres d'Erckmann-Chatrian, condition essentielle pour obtenir le prix. Il faut être, en effet, de cette région, y être né, y avoir vécu ses premières années, en avoir longtemps respiré l'atmosphère et contemplé l'horizon, pour pouvoir la comprendre et la décrire, comme l'ont fait les deux romanciers.
Il faut même en être pour goûter pleinement leurs récits, en saisir la vérité profonde, apprécier leur saveur et leur mérite, admirer enfin, comme il doit l'être, le talent si original, si personnel, des deux écrivains ; leur œuvre est unique dans notre littérature ; elle ne s'apparente à aucune autre ; on chercherait en vain à établir de qui procèdent les auteurs de L'Invasionet de Madame Thérèse. Le style d'Erckmann-Chatrian n'appartient qu'à Erckmann-Chatrian ; sa simplicité fait, tout d'abord, supposer qu'il peut être facilement imité ; il est, en réalité, et demeure inimitable ; il décourage les plus habiles pasticheurs eux-mêmes.
C'est pour cette raison que la Société Erckmann-Chatrian est sans doute imprudente en réservant le prix qu'elle vient de fonder à un ouvrage en prose du caractère des œuvres d'Erckmann-Chatrian. Elle devrait bien préciser en quoi consiste ce caractère : le découvrira-t-on dans le style ou seulement le sujet des romans présentés par les candidats ? N'est-il pas dangereux d'inciter ceux-ci à tenter une imitation — qui ne saurait être que déplorable — de la manière si particulière des deux conteurs ?
Un romancier doit écrire selon son tempérament, s'abandonner à son tempérament : s'il commet la faute et l'erreur de s'assigner un modèle, dont il veut s'efforcer de prendre le genre, il est nécessairement inférieur à lui-même ; il perd le seul mérite propre qu'il puisse avoir ; il cesse d'être naturel ; il est contraint et maniéré, et s'il était seulement médiocre, il devient vite mauvais, car
Il n'est point de degré du médiocre au pire.
Assurément bien intentionnée, la Société Erckmann-Chatrian n'a pas le désir d'aboutir à un tel résultat ! En parlant du caractère des œuvres d'Erckmann-Chatrian, entend-elle faire seulement allusion au sujet des romans qui lui seront soumis ? Mais ce serait singulièrement limiter le choix des auteurs, que de les obliger à prendre un sujet qui rappelle les récits des deux écrivains. Une singulière évolution et des changements profonds se sont produits depuis cinquante ans. Il est impossible de ne pas en tenir compte.
La Société Erckmann-Chatrian a, certainement, voulu dire que les œuvres qu'elle entendait récompenser devraient, avant tout, présenter le caractère de haute moralité et de pur patriotisme qui est la marque essentielle — en plus de leur valeur littéraire — des œuvres d'Erckmann-Chatrian. On ne comprendrait pas, en effet, qu'un prix Erckmann-Chatrian pût récompenser un roman où seraient bafouées la patrie et la vertu, et méconnus les nobles sentiments qui inspirent tous les personnages des récits composés par les auteurs des Romans Nationaux.
PAUL MATHIEX.