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Recension · Prix Erckmann-Chatrian 2017

Felix culpa !

par Roger BICHELBERGER

Doulcon (55), Centre culturel Ipoustéguy, 14 avril 2018


« Des carpes et des muets »
« Des carpes et des muets »
Environ 6 minutes de lecture

Avec Des carpes et des muets, vous publiez, chère Madame, un premier roman étrange et mystérieux, envoûtant et poétique, d’une extraordinaire richesse. Il rapporte les vacances d’un homme d’âge mûr qui voudrait, le temps d’un été, redécouvrir un lieu, des souvenirs, qui rêve d’une famille, d’amour peut-être, allez savoir, que d’autres retrouveront un peu avec lui, grâce à lui… Et si cela n’avait été rendu possible que pour quelques-uns - quel trésor !
Il en est, c’est bien connu, qui « pour leurs coups d’essai veulent des coups de maître ».
Mais, trêve de plaisanterie !

Ici, les personnages s’appellent Phlox comme le secret locataire du logement de l’écluse, venu séjourner au pays. Moi, je respire le parfum du Phlox quand j’entends son nom. Une belle senteur… Et puis il y a Aubin Boule le maire, Hilaire et Clovis, Polycarpe ou encore Nazaire le bistrot et Basilide la secrétaire de mairie. Enfin, voici la secrète Irmine et Jean-Guy l’adolescent, le fils de… De qui au fait ?

Sait-on que les noms des personnages servent aussi à « typer » un lieu ? Se doutait-il, l’ami Boileau, lorsque, dans son Art poétique, il parlait de la nécessaire unité de lieu, qu’une telle unité, indispensable au succès d’une pièce de théâtre, pouvait être à composantes multiples ? N’affirmait-il pas qu’il faut « chercher le cœur » ? Ah, le mystère du cœur…
Nous sommes quelque part dans la Meuse et, autrefois, une jeune femme de 22 ans est morte ici ; son acte de décès « ne comportait aucune autre mention que le lieu où elle était née, une commune de Moselle au nom germanique ». Plutôt banal !

Et puis voilà qu’un lieu se précise, un lieu est désigné, mais non point comme le lieu principal. Ce lieu, c’est l’écluse.
Un beau matin, en récurant l’écluse, les ouvriers communaux découvrent, manifestement accroché intentionnellement à l’échelle, un sac contenant des ossements humains. On alerte le maire Boule qui, affolé pour son intranquillité, sa réputation, son ‘incompétence’ (enfin, ce n’est pas lui qui qualifierait de la sorte la vertu dont en l’occurrence il s’agit), inquiet pour son costume qui pendouillerait comme en d’autres circonstances, alerte la gendarmerie.
Le pas est franchi. Cette fois, un lieu est dessiné, plus qu’esquissé : l’écluse, prenant d’un coup toute son importance, semble d’une certaine manière identifier le village entier comme lieu principal de l’action.

Dans le village, commence le grand chambardement : partout, on raisonne, on soupçonne, on poivrote. Les souvenirs remontent à toutes les mémoires et, avec eux, les pires suppositions. Chacun de nos larrons est dérangé dans ses … dérangements-arrangements par ceux du voisin.

Un lieu pour une action qui va s’inscrire dans le temps dont la mesure, admettons-le, pourrait être le « jour ». « Qu’en un lieu, en un jour… » : Boileau, souvenons-nous : après l’unité de lieu, voici l’unité de temps.
Mais qu’est-ce que le jour ? Point de présent sans passé, ni d’avenir sans présent.
Dans le village, commence le grand chambardement : partout, on raisonne, on soupçonne, on poivrote. Les souvenirs remontent à toutes les mémoires et, avec eux, les pires suppositions. Chacun de nos larrons est dérangé dans ses … dérangements-arrangements par ceux du voisin.
Pas de quoi faire le fier. Mais Boileau ne disait-il pas : « Le secret est d’abord de plaire et de toucher » ? Evoquant cruellement les plus funestes hypothèses, ici, on ‘touche’ assurément.

Voilà pour le présent-passé. Mais s’il n’y avait plus ‘d’à-venir’, si le bonheur, tout à coup, n’était plus dans le pré ? Ou si, à grands pas, il s’en échappait sans crier gare ? Saurait-il encore être question de ‘plaire’ ? Ne resterait-il plus, pour le présent futur, que l’irruption du rêve d’un à-venir, qui se confondrait avec le souvenir ?
On se souvient de Heinrich, le soldat allemand qui s’était attardé après la guerre, d’une jeune femme morte bien trop tôt, de disparitions mystérieuses, d’amours honteuses, de jalousies…
Bref, la vie du village, vingt-quatre heures durant, bascule dans l’irrationnel et le doute. Et tout semble bien avoir lieu sous le signe de l’unité du jour.

Tout ? Mais quel tout ? Serait-ce là qu’on va toucher du doigt l’unité du fait ? Le fameux « un seul fait accompli » de ce cher Nicolas Boileau…

Prisque l’épicière n’a-t-elle pas vendu des sacs en tous points semblables à celui contenant le squelette ? De qui Jean-Yves son fils est-il vraiment le fils ? Quel secret cache donc ce Phlox de l’écluse dont on ne sait rien, mais rien ?
Remonte à la mémoire cette histoire d’enfants juifs qu’on avait plus ou moins héroïquement essayé de sauver d’une rafle nazie. Ce Phlox au parfum suave n’en était-il pas un ? N’avait-il pas succombé jadis aux charmes envoûtants d’une presque vie de famille normale qu’il avait rêvé de revivre, au cours d’odorantes vacances, des années plus tard ? Au lieu de quoi … Le voici gamin nu dans un wagon en route vers Prague. Le voici avec le cauchemar de ce sac, l’écluse et puis, au village, ce crime !
Qui donc a tué Athanase ? Qui donc a rêvé de tuer, dans quel accès de soudaine jalousie, de folie ? Et Jean-Guy se penche sur l’eau en rêvant d’un éternel sommeil…
Phlox, lui, n’a pas fini de rêver aux deux années de bonheur que, petit juif, il avait passé jadis au village, aimé comme le fils de la famille, choyé comme lui. C’est ce bonheur qu’au début de l’été il avait cru pouvoir revivre, lorsqu’il était revenu dans la maison de l’écluse. Et son rêve s’était brisé …

Nicolas Boileau parlait d’un seul fait accompli. De l’unité d’action. Tout n’avait-il pas débuté au petit jour par un soupçon de crime au bord de l’écluse pour s’achever, au soir, dans l’évocation du meurtre d’Athanase ? Un ‘seul fait’ qui court de l’aube au crépuscule : ‘une seule action,’ le crime et tout ce qui l’enveloppe.
Mais qui court de manière souterraine, comme en secret : ainsi en va-t-il dans ce roman remarquable et remarqué - Des Carpes et des muets - de tout ce qui concerne les fameuses trois unités de l’Art poétique de Boileau… Il y a certes les règles, mais il y a la vie d’un lieu-village, la vie d’un jour, du matin jusqu’au soir, et puis il y a le crime et l’ombre du crime. La vie, plus forte que toutes les règles, n’est-ce pas ?

Jusqu’au bout, la belle écriture de l’écrivain sert le suspense. Avec une sorte de magie : « Sortir un poisson étourdi de ces eaux, enfin, le tenir à pleines mains, affolé dans le ciel rose, avec ses yeux ronds, sa bouche orange, ses écailles irisées, poisseuses, luisantes, le laisser tourner en rond, un moment, dans le vivier, puis le rendre à la rivière, le regarder plonger dans le silence, au bout d’une courbe gracieuse et miroitante… »
Et si je vous disais que le dernier mot de ce presque polar qui s’amuse avec les règles du théâtre classique est le mot « bonheur » ?
Quel est le poète qui a prétendu que la chair était triste, y compris celle du rêve, et qu’on avait lu tous les livres ?

Ce premier roman mystérieux prouve, si besoin était, que les premiers romans peuvent procurer de véritables bonheurs de lecture.
Ils méritent toute notre curiosité et tous les prix, y compris le nôtre. Décidément, le Comte de Corneille avait raison : il en est, c’est bien connu, qui « pour leurs coups d’essai veulent des coups de maître ».
Des carpes et des muets en est un.
Merci, chère Madame, et bravo !

Roger BICHELBERGER.

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