La Vosgienne, Cœur et fierté du massif
par Gilles LAPORTE
Doulcon (55), Centre culturel Ipoustéguy, 14 avril 2018

D’aucuns voudraient nous faire croire que, autrefois, en un lointain qui nous toucherait tout de même encore de près, la Lorraine en général, les Vosges en particulier, n’étaient que terres désertiques et incultes heureusement ensemencées par des populations venues d’ailleurs.
Zone dite de l’entre deux, contrée dite de passage, selon certains qui se voudraient savants, ce pays devrait tout ce qu’il est aujourd’hui à des hordes nordiques, des vagues issues d’Europe centrale, des remontées méditerranéennes à fort accent espagnol, des mouvements migratoires dont il était l’objectif, de rares artistes étrangers égarés dans ses vallées profondes, de prétendus libérateurs occidentaux, ou des patrons providentiels venu offrir à quelques tribus de sauvages travail et vie décente.
Or c’est peut-être partir un peu trop vite du constat de sa grande détresse actuelle due aux guerres armées et économiques qui en ont fait - selon Maurice Barrès - la Terre la plus usée de France, pour arriver à la conclusion que, étant peu aujourd’hui, notre pays hier n’était rien !
De l’épinette qui sait si bien accompagner sa soyotte à sa potée si énergétique en hiver, en passant par ses mirabelles d’or aux joues rouges, jusqu’à Jeanne d’Arc qui a fait la France, tout serait fruit d’importation, de greffe parfois réussie, d’invasions commanditées par des souverains en mal de conquête facile d’un pays aisément accessible et d’une population pacifique, courageuse, toujours fidèle à ses engagements.
Notre héroïne du jour qui, selon nos paysans, porte les neiges éternelles sur son dos ne fait pas exception à cette vision opportuniste et blessante des gisements patrimoniaux de Lorraine.
Notre héroïne du jour : la vache vosgienne.
Dans son Inventaire des animaux domestiques en France cité par le conteur de mémoire Jean-Pierre Thouvenot, le journaliste Alain Raveneau n’écrit-il pas que la vache vosgienne serait issue (je cite) de vaches venues dans le massif au XVIIème siècle. Elle aurait été importée par les soldats suédois qui dévastèrent le duché de Lorraine pendant la Guerre de Trente ans (fin de citation) ? De là à penser que, sans les mercenaires suédois à la solde du roi de France, nos Vosges n’auraient jamais connu leur reine de beauté des salons de l’agriculture de notre temps… il n’y a qu’un pas.
Merci les ravageurs Louis XIII et Louis XIV !
Or, c’est oublier que, depuis la nuit des temps, le massif des Vosges doit son nom à la présence de ses bovins de légende. Pierre Pelot, notre auteur national de Saint-Maurice-sur-Moselle - Prix Erckmann-Chatrian 2003 pour le monumental C’est ainsi que les hommes vivent - le rappelle avec force et affection dans l’un de ses livres récents publié par les éditions Hoëbeke : La Montagne des bœufs sauvages.
Oui, les ballons des Vosges sont bien la terre de naissance de ces créatures belles, élégantes, et si discrètes qu’elles se fondent dans la ligne d’horizon, ces dames au regard velouté dont est tombé amoureux l’un de nos plus beaux peintres animaliers contemporains, le Vosgien de Cornimont Olivier Claudon.
Mais comment est-elle, cette Vosgienne si admirable que les hommes en sont devenus… fous ?
Martine Huot-Marchand, auteure du livre La Vosgienne, cœur et fierté du massif que nous couronnons aujourd’hui de la Bourse Lorraine Erckmann-Chatrian 2017, nous la décrit ainsi (je cite) :
La Vosgienne est une race de format moyen, à l’allure trapue, à membres fins et solides, sobre et rustique. Son corps est bréviligne à la musculature bien développée. La peau est souple, avec des poils courts, un pelage lisse, un peu brillant. La robe est de couleur noire et blanche, plus rarement rouge et blanche, et comporte des mouchetures.
Les côtés de l’encolure et du tronc sont noirs (ou rouges), plus ou moins mouchetés. La partie blanche forme deux bandes irrégulières dont la supérieure s’étend de la nuque à la queue, et l’inférieure du poitrail au périnée.
Chez les vaches blanches et noires, la tête est généralement blanche, mouchetée, voire cendrée jusqu’au niveau des oreilles qui sont toujours noires. Les muqueuses sont de couleur noire ou gris foncé.
Le crâne est court, avec des lignes droites partant de la base des cornes jusqu’à la partie saillante des orbites. Les cornes sont fines, de longueur moyenne et de section ronde, recourbées vers le haut, à la pointe noire ou striée. Le museau est large, de la même couleur que la robe, avec un menton fortement creusé.
Le regard est vif et les yeux sont cerclés de noir ou rouge si la robe est rouge, y compris la paupière. Le profil est rectiligne, à chanfrein droit.
Le garrot est fort et non proéminent. L’encolure est droite et courte, avec un fanon souple et développé. Le dos et les reins sont assez larges, donnant une silhouette sans points saillants. La croupe est assez longue, de largeur moyenne sans excès d’inclinaison. Le poitrail et le flanc sont amples, lui conférant un aspect arrondi. Ils sont parcourus par une ligne blanche, sous le ventre comme sur le dos… (fin de citation).
Quel portrait !
Un portrait écrit, fidèle aux admirables traits du modèle, en tous points conforme à ceux peints de notre ami peintre Olivier Claudon dont quelques reproductions illustrent ce livre, dont les originaux font de notre Vosgienne l’une de nos plus prestigieuses ambassadrices de galeries à Paris et ailleurs.
Nous aurions pu ajouter… sa queue blanche, sa mamelle bien équilibrée, souple et bien irriguée, de couleur blanche ou rose, ses trayons bien implantés…
De quoi faire fantasmer nombre de jurés de concours de beauté féminine, de randonneurs du dimanche, de paysans authentiques amoureux du beau, du bon et du vrai (pas ceux qui se sont laissés séduire par la silhouette anguleuse de faux mannequin sous-alimenté et la productivité fluviale de la décornée hollandaise Prim’Holstein - pour le coup, elle, venue d’ailleurs) !
Mais quel portrait d’une revenante qui a bien failli être exterminée, sacrifiée sur l’autel du rendement par les grands prêtres du sacro-saint volume de lait !
Car, si sa concurrente passe allègrement les dix mille litres produits par an, notre Vosgienne se contente de nous en offrir de quatre à cinq mille litres, mais… quel lait ! Riche, onctueux, nourrissant, condensé des parfums et saveurs de notre Montagne des bœufs sauvages, un lait seul capable de permettre la fabrication du vrai fromage de chez nous, le fameux Munster.
Pourtant, elle revient de loin, notre Vosgienne !
Si on en comptait encore cent vingt-cinq mille têtes dans le massif (Vosges et Alsace comprises) en l’an de grâce 1900, on n’y en rencontrait plus que quelques dizaines en 1976. C’est que, d’un trait de plume ministériel, un sinistre inspecteur général de l’agriculture du nom de Quittet avait décidé, en 1947, de faire retirer du catalogue officiel les races bovines selon lui les moins performantes. Il en interdisait l’élevage et la reproduction.
Notre héroïne de ce jour était de celles-là !
Disparaissez, belles Vosgiennes ! Il n’y plus de place pour vous… chez nous… chez vous… nulle part !
Alors, quelques éleveurs rebelles de notre montagne sont entrés en résistance active. Ensemble, Alsaciens et Vosgiens, chacun sur son flanc de massif, soutenus par quelques discrètes associations d’autres bons rebelles, les ont cachées, nourries, brossées, entretenues clandestinement, présentées en secret aux rares taureaux survivants (dont un seul soigneusement dissimulé dans le département du Haut-Rhin). Ensemble, prenant des risques de sanctions, à l’insu d’une administration à vision technico-idéo-comptable, ils en ont soigné, élevé les petits avec une passion inspirée du sacerdoce… Ils ont résisté à la puissante technocratie des palais nationaux et sauvé… la VIE !
Bien des années plus tard, appuyés par des institutions conscientes de la qualité du travail accompli et de la valeur de ce patrimoine vivant tiré des oubliettes de l’histoire : Chambre d’Agriculture des Vosges, Association Vosgienne d’Économie Montagnarde (AVEM), assemblées départementales, Centre d’Insémination artificielle d’Alsace et des Vosges, Établissement Départemental de l’Élevage (EDE), ces résistants courageux pouvaient sortir de la clandestinité et relever la tête : grâce à eux, la Vosgienne était sauvée !
Au tournant du millénaire, on en dénombrait enfin plus de dix mille dans la Montagne des Bœufs sauvages.
Et, en 2000, preuve de leur réussite et témoignage de leur amour pour cette belle porteuse des neiges éternelles sur son dos, pour la première fois de l’histoire, les larmes aux yeux (je peux en témoigner : j’y étais !), nos paysans ont mené leur Vosgienne au Salon de l’Agriculture à Paris où, désormais, elle est chaque année la plus belle, la plus paisible, la plus généreuse des ambassadrices des Vosges.
Telle est l’histoire racontée par Martine Huot-Marchand dans ce livre lauréat de la Bourse Lorraine Erckmann-Chatrian 2017, avec la complicité de Michel Thouvenin, fondateur de l’AVEM, Gérard Braun, ancien parlementaire et président de l’AVEM, le peintre Olivier Claudon, les familles paysannes Vaxelaire (en Vosges) et Deybach (en Alsace), Blandine Coutelas, ancienne directrice de l’EDE des Vosges, le conteur Jean-Pierre Thouvenot, l’homme d’images Patrice Greff, le Syndicat de la Race Bovine Vosgienne, le Conseil Départemental des Vosges, la Chambre d’Agriculture des Vosges, et l’engagement comme toujours courageux de l’éditeur lorrain Gérard Louis.
La Vosgienne, cœur et fierté du massif.
Tel est ce conte d’une aventure ordinaire et admirable à la fois !
Tel est le récit de l’effacement de la mort programmée par des gestionnaires froids à courte vue devant la vie sauvegardée par des humains passionnés et visionnaires !
Merci Martine Huot-Marchand.
Le Comité Erckmann-Chatrian est heureux de vous saluer aujourd’hui et, grâce à vous, par vous, de saluer tous les vrais paysans de notre terre.
Gilles LAPORTE
Chevalier des Arts et des Lettres
Ancien président du Comité Erckmann-Chatrian