Julien Lapointe, essentiel
par Philippe MARTIN
Doulcon (55), Centre culturel Ipoustéguy, 14 avril 2018

A partir de quand peut-on dire que la Lorraine existe ? A partir de quand peut-on dire qu’il existe un Etat lorrain ?
Les voix semblent se joindre pour parler du règne de Charles III dans la seconde moitié du XVIIe siècle. L’idée est ancienne mais elle a été si longtemps nimbée de légendes ! On a préféré les a priori faciles à la quête d’une réalité historique ! La fable est souvent jolie mais elle n’est pas la réalité !
Julien Lapointe n’est pas homme à se contenter des idées reçues. Après des études de droit à l’université de Nancy, il soutient en mars 2015 une thèse sur les Etats Généraux de Lorraine de 1559 à 1608, travail couronné par le prix de thèse Elinor Oström du Pôle scientifique et de l’École Doctorale des sciences juridiques, politiques, économiques et de gestion (SJPEG) de l’Université de Lorraine et le prix de thèse de l’Institut Universitaire Varenne, catégorie histoire du droit.
Julien Lapointe est un spécialiste d’histoire de la Lorraine ayant travaillé sur la sorcellerie, l’enseignement du droit dans la région, le droit de succession, les offices de judicature… Parallèlement à ses recherches, il a enseigné dans les universités de Nancy et de Paris Panthéon-Assas. Depuis 2016, il est professeur à l’université de la Martinique où il enseigne l’histoire du droit et des institutions.
L’ouvrage que la bourse Histoire Erckmann-Chatrian distingue ce jour n’est pas, avouons-le, un livre que nous lirons sur la plage. Il est gros (473 pages), il est dense (1402 notes de bas de page), il est complet (15 pages de références d’archives), il pèse plus de 700 grammes… De quoi vous décourager ? Et qu’allez-vous dire quand vous découvrirez dans les années des textes anciens qui, pour être déchiffrés, demandent des trésors de paléographie. Voilà, vous êtes découragé !
Et bien, vous auriez tort de vous décourager. Vous commettriez une faute en ne lisant pas ce livre. Il est important.
Il est important par l’énorme travail de dépouillement effectué ; Julien Lapointe n’est pas de ces gens qui écrivent l’histoire en recopiant leurs aînés (surtout s’ils sont très anciens et bien oubliés) ; il n’est pas non plus homme à se contenter des synthèses. Non il s’attaque aux archives les plus complexes qu’elles soient conservées à Nancy, Epinal, Paris ; ce sont des actes officiels, des compte-rendus de réunions, des chartes, des cartulaires, des correspondances…. En cela son livre va être important.
Important ? Que dis-je, il va devenir essentiel pour l’histoire de la Lorraine ! Il va devenir essentiel pour trois raisons.
La première raison tient à la personne du duc Charles III qui est au cœur du livre. Depuis les célébrations du 400e anniversaire de son décès, en 2008, l’histoire commence à sortir de la fable. Ce prince qui y avait vécu jusque-là dans une tradition magnifiée est désormais vu comme un être complexe. Le livre de Julien Lapointe nous le présente construisant une administration, ou plutôt réalisant l’indispensable réforme des institutions. La Lorraine a alors de vieilles institutions, il faut les réformer. Non pas pour le plaisir de réformer mais pour les rendre efficaces, pour les adapter aux défis d’une société nouvelle. Pour y arriver, Charles s’en prend à des situations qui se voulaient acquises ; envoie des agents pour surveiller et contrôler les justices seigneuriales ; pour uniformiser le droit ; pour professionnaliser les juges. Pour y parvenir, il doit casser d’anciennes institutions tenues par la noblesse de l’Ancienne Chevalerie. Il crée aussi des institutions, comme, à Saint-Mihiel, la cour des Grands Jours. En cela la Lorraine entre dans la modernité, une modernité qui lui permettra de survivre jusqu’au XVIIIe siècle alors que tant de petits Etats disparaissent.
La seconde qualité du livre est de montrer la complexité de ce que nous pouvons appeler la vie politique lorraine au XVIe siècle. S’opposent les ordres, Clergé, Noblesse et Tiers Etat ; chacun défendant ses privilèges, cherchant à éviter de payer trop d’impôt… Ce sont aussi toutes les oppositions locales, voire individuelles. La question centrale pour Charles III est d’obtenir des finances. Mais que de résistances ! Bien des responsables lorrains semblent devenir des spécialistes des fausses déclarations au fisc, du détournement de l’argent public… D’autres font de fausses déclarations sur leurs ventes pour échapper aux taxes indirectes. Quand ce ne sont pas les déclarations de bourgeois qui se déclarent insolvables… Certains, pour échapper à l’impôt, déclarent habiter des francs alleux ; permettez-moi un anachronisme, nous pourrions dire qu’ils habitent de micro-paradis fiscaux… Et oui, et oui, en lisant l’ouvrage de Julien Lapointe vous aurez parfois l’impression que peu de choses changent sous le ciel de notre beau pays. Il est vrai que Charles a sans cesse besoin d’argent. Ne pouvant plus compter sur les ressources ordinaires (ses domaines…), il recourt aux ressources extraordinaires : impôts et taxes diverses. Il a l’aide de la Saint-Rémy, le don gratuit du clergé, les corvées, les emprunts (parfois forcés), les levées…
La troisième qualité de cet ouvrage est de montrer comment le duc et les Etats Généraux (qui représentent les Duchés) réussissent à s’entendre. C’est parfois difficile, souvent douloureux. Mais ils ont le désir d’édifier un Etat, de quitter le système féodal pour envisager un nouveau rapport entre les sujets et leur prince. Les sujets s’en rendent compte. Un poète (de ce que nous pouvons appeler l’actuel département de la Meuse) interpelle en 1608 la JUSTICE, cette puissante fille du Ciel :
Tu as fait voir aux dieux le zèle de mon prince
De régir par tes lois sa paisible Province.
Viens donc et reprenant ton trébuchet au poing […]
Puisque Charles mon prince a pris de toi le soin
Charles III, en renforçant son Etat, a en vue le bien de ses Duchés, de son pouvoir, mais il pense à son peuple. Dans le testament politique qu’il adresse à son fils, le futur Henry II, il assure : Mon Fils, je vais entrer dans la voie de toute chair ; aimez et craignez Dieu sur toutes choses […] Je vous laisse un Etat tranquille, je vous le recommande et mon pauvre peuple.
En refermant ce livre, vous aurez un petit sourire aux lèvres. Réformer l’Etat, s’attaquer à l’évasion fiscale, briser les privilèges… Inévitablement vous procéderez à un glissement pour penser à notre temps. Pourquoi pas ?! Mais c’est sans doute une erreur de trop vouloir ramener le passé à notre présent.
En refermant ce livre, vous aurez surtout une conviction. Si la Lorraine est une vieille terre, au passé pluriséculaire, elle est née comme Etat au XVIe siècle. C’est en cette Renaissance qu’elle quitte le monde médiéval pour entrer dans la modernité politique. Elle pose les fondations d’un Etat. C’est le premier pas vers la constitution d’une identité. Il faudra bien des épreuves pour la façonner.
Le livre de Julien Lapointe est donc une référence. Il restera longtemps sur les rayons de nos bibliothèques ; il ne sera pas chassé. Je l’ai dit, il va devenir essentiel.