Lorraine 1918 : de l’armistice à la reconstruction de Régis LATOUCHE
par André MARKIEWICZ
Epinal, Hôtel de Ville, 21 mars 2009

S’il écrit des livres – de beaux livres – Régis Latouche est d’abord un enseignant, directeur de l’Institut européen du cinéma et de l’audiovisuel de l’Université de Nancy 2 et un cinéaste, réalisateur de films documentaires. L’une de ses dernières œuvres, produite en 2008 avec son complice, l’autre Régis, Régis Cael, s’intitule Une guerre qui n’en finit pas. Il s’agit, bien évidemment, de la guerre de 14-18.
Comment pourrait-il en être autrement pour un enfant de Meuse, né il y a un peu plus de quarante ans au cœur de la zone des combats, bercé par le souvenir de la Grande Guerre, nourri au biberon de l’épopée des tranchées. Ses sentiers de la gloire à lui débutent à la communale de Romagne-sous-les-Côtes, puis se poursuivent au collège de Glorieux, ce quartier verdunois bien nommé. J’ai mes sources, le fameux site Internet, les Copains d'avant.
Pour Régis Latouche, donc, la guerre ne s’est pas arrêtée le lundi 11 novembre 1918 à 11 heures. Non, je n’irais pas jusqu’à faire de notre lauréat un révisionniste qui revient sur les grandes dates de notre histoire et remet en cause nos certitudes les plus assurées. Mais de fait, l’armistice n’est pas la fin de la guerre. Sait-on, par exemple qu’il fut renouvelé dix fois jusqu’au traité de paix finalement signé le 24 octobre 1919 ? Sait-on que l’état de siège, avec toutes ses restrictions et ses interdictions fut maintenu jusqu’en février 1919 ?
Un livre de plus sur la guerre de 14-18, direz-vous ! Que nenni ! Le propos de Lorraine 1918 : de l’armistice à la reconstruction est, on le comprendra vite, différent et beaucoup plus ambitieux. C’est rien moins que de nous présenter cette guerre, la der des ders, sous un autre angle, avec un autre éclairage. De manière originale, à plus d’un titre.
D’abord, à l’instar des cinéastes, pensons à Bertrand Tavernier avec La vie et rien d’autre ou Jean-Pierre Jeunet et son Long dimanche de fiançailles, Latouche adopte un parti pris décalé. Comment ne pas y avoir pensé plus tôt ! Pourquoi, pour évoquer la 1ère Guerre mondiale, l’ampleur du séisme et de la saignée, ne pas centrer l’objectif sur ses suites, ses séquelles, ses prolongements et ses bouleversements ?
Le livre débute donc le jeudi 7 novembre, lorsque le général Charles Mangin, jadis surnommé le boucher de Verdun, peaufine les derniers détails du nouvel assaut prévu pour le jeudi suivant et qui sera son heure de gloire, il n’en doute pas. Pourtant l’âpre résistance rencontrée par les Alliés lors de l’offensive Meuse-Argonne lancée le 26 septembre 1918 n’augure rien de bon. Mais déjà la rumeur fait état des premiers craquements, le Reich s’effondre de l’intérieur, le Kaiser abdique, des drapeaux rouges font leur apparition, place Saint-Louis, à Metz. Comme le dit joliment Latouche, le 11 novembre est le jour où la paix éclata.
Et même si les lendemains de victoire ne déchantent pas, le temps mort qui suit l’arrêt des combats appartient pleinement à cette histoire. L’instant d’après la guerre, c’est encore la guerre. Les champs de bataille se muent en champs de ruines, l’urgence sanitaire dicte sa loi. La mort rôde, les dépouilles des soldats morts au combat seront, pour certaines, déterrées plusieurs fois avant de gagner la paix définitive dans les carrés militaires ou d’imposantes nécropoles. L’aide humanitaire s’organise, avec ses distributions de couvertures, de boîtes de conserve et de lait concentré. Et oui, seuls prospèrent désormais les troupeaux d’ânes et de mulets !
Du 17 au 24 novembre, les terres annexées sont libérées. Quelques rares clichés – qui en suggèrent d’autres - nous montrent les statues déboulonnées des empereurs déchus. Au fur et à mesure de l’avancée des troupes, parfois précédées par les de Wendel et leurs préposés, les maires mosellans font pavoiser les rues et improvisent des écharpes tricolores. La délivrance de Metz, le 19 novembre, et la parade militaire et aérienne qui l’accompagne, attirent une foule de parlementaires, de personnalités alliées et de journalistes de la presse internationale. Mais la réintégration n’est pas sans poser quelques difficultés. Comment traquer le Boche et reconnaître le bon Mosellan, qui ne parle pas forcément français ?
Et même si les lendemains de victoire ne déchantent pas, le temps mort qui suit l’arrêt des combats appartient pleinement à cette histoire. L’instant d’après la guerre, c’est encore la guerre.
L’armistice n’est pas la démobilisation. L’autorité militaire garde ses prérogatives. Les armées alliées occupent toujours le terrain. Un chapitre intitulé Lorraine 49ème Etat américain détaille cette présence qui étonne, détonne. Walt Disney est ambulancier à Neufchâteau. Bien avant 1944, les soldats américains sèment la panique au volant de leurs rapides véhicules tout terrain, mâchent consciencieusement une pâte sucrée à la menthe et convolent parfois en justes noces lorraines.
Pour une fois, grâce à Régis Latouche, ce sont les petites gens qui ont les honneurs du communiqué, ces anonymes dont quelques bribes surnagent dans les archives patiemment épluchées, la presse quotidienne régulièrement dépouillée, les témoignages de contemporains méthodiquement labourés.
C’est l’époque où la vie chère fait déjà des ravages, où des frontières pourtant hermétiques ne parviennent pas à stopper la propagation d’une épidémie qui frappe d’abord les civils et que le diplomatiquement correct qualifiera de grippe espagnole ! C’est l’époque où des villages sont classés morts pour la France, où les réfugiés rebaptisés les retournés sollicitent des sauf-conduits et des laissez-passer pour retrouver leurs ruines, où l’on marchande des tickets de rationnement, où les travailleurs chinois se révoltent contre leurs salaires de misère, contre cet accord dissonant où trois jaunes valent un blanc ! C’est aussi l’époque où la reconstruction rime avec récupération, débrouille et contrebande.
L’une des grandes vertus de cet ouvrage est de nous révéler certaines constantes du facteur humain et des misères de la guerre. L’album fourmille de notations qui vont bien au-delà de l’anecdote. Doit-on s’étonner que le business juteux mais risqué - je cite – du déminage ou plutôt du désobusage des terres soit confié en grande partie à des travailleurs immigrés ou clandestins ?
La pureté du sang qui ne va pas sans ségrégation engendre la division des Alsaciens-Mosellans en quatre classes, un peu à l’image des sociétés raciales qui distinguent les mulâtres des quarterons ou des octavons. Sont de rang A, les ressortissants issus de deux parents français, de niveau B les rejetons d’un couple mixte, la catégorie C regroupe les étrangers et la classe D les Allemands de souche.
L’auteur, expert, qui nous a déjà livré une histoire des Maisons d’illusion, parue aux éditions - toujours bien nommées - de la Maison close, évoque, avec autant de retenue que de science, cet autre aspect de la guerre occulte.
Il évoque également la naissance du tourisme militaire. Le Touring club de France propose le circuit des forts, l’offre s’efforce de répondre à une demande de spectaculaire, de sensationnel. Le voyeurisme n’est pas loin. Ainsi naît la légende de la tranchée des baïonnettes !
L’ultime chapitre, intitulé Entre deuil et souvenir, conte l’invention du 11 novembre, l’avènement de la commémoration. L’une des dernières illustrations de l’album nous montre un Raymond Poincaré, caricaturé comme l’homme qui rit dans les cimetières, inaugurer, plus sérieux qu’un Président du Conseil, le monument aux morts de Champenoux !
Originale aussi est la méthode qui trahit l’oeil du cinéaste habitué à la succession des séquences, aux zooms, aux flash-back. C’est le privilège d’un regard aiguisé que de nous suggérer des images. On assiste ainsi, impuissants, au décollage de l’escadrille commandée par un certain Hermann Goering qui refuse, contrairement aux clauses de l’armistice, de livrer son matériel aux Alliés. On sourit, amusés, à la chute du général Mangin, désarçonné par son cheval lors de la répétition de son entrée triomphale à Metz et qui vivra le défilé sur son lit d’hôpital. On escorte, désolés, la pauvre Léontine, mère maquerelle, accessoirement faiseuse d’anges, poursuivie pour intelligence avec l’ennemi – c’est ainsi qu’est requalifié le commerce de ses charmes – et condamnée à mort par le conseil de guerre de la 2ème région militaire. On la voit s’habiller en ce matin du 9 août 1919 puis, quelques plans plus loin, tomber sous les balles d’un peloton d’exécution au stand de tir de Tomblaine. Le chapitre s’intitule Epuration. Les guerres comportent leurs invariants.
Enfin, l’iconographie est une petite merveille. On croyait avoir tout lu, tout vu et on découvre des illustrations inédites, souvent stupéfiantes – telle image de péniche chargée de cercueils de soldats américains, recouverts du drapeau étoilé rappelle furieusement cette autre, beaucoup plus récente, d’un avion rapatriant dans sa soute les corps des boys tombés en Irak, cliché censuré pour ne pas saper encore plus le moral de la nation.
On mesurera mieux la prouesse, quand on sait que l’état de siège qui se prolonge, comme on l’a dit jusqu’en février 1919, interdit pratiquement toute prise de vue extérieure. Ceci explique la rareté des reproductions célébrant l’armistice et rend d’autant plus précieux les documents dénichés par l’auteur dans les archives photographiques allemandes, américaines ou dans des collections privées.
Cette guerre, saisie par le cinématographe naissant, offre au réalisateur expérimenté des pépites, témoin cette illustration floue du bonheur total qui envahit les soldats américains lançant en l’air leurs casques, bérets et chapeaux, à l’instant précis de l’armistice, sur fond de bannière étoilée. En même temps, en homme de l’image, il sait décoder les pieux mensonges de la propagande, la pose esthétisante ou la pédagogie artificielle de certains montages.
Cette originalité du propos, cette lecture attentive de l’image, cette écriture de qualité que ne parviennent à gâter quelques interventions intempestives d’un correcteur automatique, autant de raisons qui justifient le choix du Comité Erckmann-Chatrian dont la Bourse Histoire vient récompenser le beau livre de Régis Latouche Lorraine 1918 : de l’armistice à la reconstruction paru aux Editions Place Stanislas.
André MARKIEWICZ.