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Revue de presse · Prix Erckmann-Chatrian 1937

Le Républicain lorrain

En présence de M. CHEVALIER, Préfet de la Moselle - M. P.-E. COLIN a reçu le Prix Erckmann-Chatrian

vendredi 27 mai 1938 · p. 5


Le comité Erckmann-Chatrian avait décidé, cette année de remettre son prix au cours d'une manifestation littéraire dont la Ville de Metz serait le cadre.

A 15 h. 35, à la galerie d'Art Louyot eut lieu une causerie faite par M. Émile Nicolas, vice-président du comité, professeur à l’École des Beaux-Arts de Nancy. On remarquait, dans la salle, de nombreuses personnalités, parmi lesquelles nous citerons MM. Chevalier, préfet de la Moselle ; Hocquard, 1er adjoint, représentant M. Vautrin, maire ; Toussaint, 1er adjoint de la municipalité de Nancy ; Sadler, président du comité Erckmann-Chatrian ; Prouvé, ancien directeur de l’École des Beaux-Arts de Nancy ; Marchal, Griveaud, Delafosse, Delaunay, directeur du Conservatoire de Metz ; Berrier, Boyé, président de la société des Écrivains lorrains ; Nicolas ; Clément Kieffer ; Maujean ; Guérin, etc.

Paul-Emile Colin, lauréat du Prix Erckmann-Chatrian (Photo Bour).
Paul-Emile Colin, lauréat du Prix Erckmann-Chatrian (Photo Bour).

M. Sadler présenta le conférencier M. Émile Nicolas, qui parla durant une demie heure de P.-E. Colin, peintre, graveur et littérateur. Il commença son allocution en donnant quelques détails sur la technique de la gravure sur bois et présenta ensuite le peintre, fils d'un agent des tabacs, né à Lunéville, mais lorrain de Bisping par son père et d'Einville au Jard, par sa mère. Après des études médicales à Paris, il exerce à Lagny et à Bourg-la-Reine, mais en même temps, il s'occupe de peinture. Il manie le pinceau avec une rare élégance. C'est en 1912 qu'Eugène Corbin révèle le peintre au cours d'une exposition à Nancy. Prouvé, par ailleurs, vante son œuvre sincère, de claire vision et de droiture, sa technique simple qui conçoit et traduit nettement sans emphase. P.-E. Colin a peint la Lorraine, ses villages et ses villageois, les scènes de la vie rurale ; il a également peint les environs de Paris où il habite et la Provence où il séjourna.

M. Nicolas retrace ensuite son œuvre très vaste et c'est un véritable catalogue qu'il nous lit. Il souhaite que les musées de Lorraine, à l'instar de celui de Lunéville, possèdent des toiles nombreuses du maître. Son œuvre, son ouvrage : En Lorraine, à travers sentiers et venelles est une œuvre bien lorraine, émouvant témoignage d'amour rendu à la province natale.

A l'issue de cette causerie, les personnalités se rendirent à l'Hôtel de Ville où eut lieu une séance solennelle. Aux personnalités déjà citées, ajoutons MM. Cocheteux, Chevrier, chef du Cabinet, adjoint de M. le Préfet, Hennequin et Lambert, conseillers municipaux. Une cinquantaine de personnes se trouvaient dans le Grand Salon.

Discours du préfet

M. le Préfet prit le premier la parole et de son remarquable discours, extrayons les passages suivants :

« Il m'est agréable d'apporter mon témoignage à une œuvre, à laquelle d'illustres Lorrains : Barrès, Lyautey, Poincaré, le président Lebrun, ont donné le prestige de leur nom et de leur rayonnement spirituel et moral.

» Il est bon, qu'interrompant la marche quotidienne de notre vie et reculant nos horizons étroits, des journées, comme celle-ci, nous obligent à nous replier sur nous-mêmes et à réviser, à la lumière des temps présents, les principes qui commandent notre pensée et notre action.

» Chez ceux qui se sont éveillés à la vie de l'esprit, dans les premières années de ce siècle, et qui, adolescents, sont allés puiser leurs premiers enthousiasmes dans la prose harmonieuse et pleine de Maurice Barrès, le seul mot de Lorraine retentit longuement et réveille mille souvenirs confus et brûlants.

» La France, alors, venait d'être secouée par une violente crise intérieure, où s'étaient affrontées, avec une singulière vigueur, deux conceptions fondamentales et inconciliables entre elles de la Justice et de l’État. Son statut religieux avait été bouleversé, comme les consciences, et les passions, soulevées par ces luttes intestines, demeuraient puissantes et tendues. Pour échapper à ces déchirements, qui mettaient en péril l'unité morale de Nation, Barrès sut montrer à une jeunesse, inquiète et hésitante, la voie qu'elle cherchait inconsciemment. La Lorraine, dressée tout au long d'une frontière qui la démembrait, opposant le raidissement de son âme aux menaces accumulées à ses portes, devint pour elle le symbole, la vivante image des nécessités pragmatiques de l'heure, et sauva, en lui imposant sa volonté et sa foi dans les destins français, une génération que guettait un scepticisme déprimant.

» Aujourd'hui, la France a reconquis ses provinces perdues, la Lorraine a retrouvé sa cohésion. Et, cependant, les mêmes menaces s'accumulent au long d'une frontière reculée. Comme alors, la Lorraine représente pour nous, non pas un empire perdu dans un monde étranger, non pas le lieu d'une culture autochtone, mais une marche avancée de la puissance politique française, le rempart d'une civilisation commune à tous les habitants du territoire. Ce qu'elle protège et défend, c'est une tradition, culturelle et morale, à laquelle nous devons le meilleur et l'essence même de ce que nous sommes, une certaine conception occidentale de l'homme, une recherche inlassable de l'heureux et difficile équilibre des facultés, un ordre souple et humain sans cesse menacé par le retour des forces aveugles de l'instinct, ou par l'envahissement d'un mécanisme destructeur.

» Nous sommes des héritiers : héritiers du sens romain de l'ordre et culte grec de l'harmonie. Notre fidélité n'ignore cependant pas tout ce qui menace une civilisation trop fermée, comme un sang qu'aucun apport frais ne vient régénérer. Au cours de notre longue histoire, les forces troubles et désordonnées, sans doute, mais vivantes et fécondes, qui déferlaient des forêts barbares du Nord, sont venues, à plusieurs reprises, apporter, à des époques trop intellectualisées, le renouveau nécessaire de leur fraîcheur et de leur richesse. Mais, il importe qu'une force, intelligente et sûre, vienne discipliner le flot tumultueux et décanter les eaux trop limoneuses.

Lieu d'échange comme de combat, la Lorraine reçut de la nature et de l'histoire la haute mission d'exercer ce magister critique et de permettre l'enrichissement de l'âme française, en rejetant tout ce qui s'avère inassimilable à notre génie d'équilibre et de clarté. Cette mission, qui la remplira mieux, aujourd'hui, que les sociétés culturelles locales, si elles savent s'élever au-dessus d'un régionalisme, devenu trop étroit, et aborder tous les problèmes de l'heure, dans le cadre des intérêts généraux de la Patrie. Sur cette route difficile, la Société Erckmann-Chatrian a déjà marqué des étapes fécondes. Créée à la veille de la guerre, placée sous le signe de ces deux écrivains, qui, unis dans une rare communauté de vues et de pensée, ont su maintenir, dans nos provinces alors perdues, ce qui fait l'essence même d'une Nation : le culte des grands souvenirs, des gloires et des malheurs passés, elle a, au cours de ces vingt et quelques années, mené un multiple et salutaire combat. Je lui souhaite de poursuivre, avec autant d'ardeur et de succès, son œuvre, que les circonstances rendent plus nécessaire que jamais.

» Qu’une fois de plus, sur une terre menacée, obéissant à cet instinct si sûr de défense et de protection nationale, les Amitiés Lorraines, symbolisées ici par l'image de Nancy et de Metz, associées dans les mêmes souvenirs et les mêmes espérances, annoncent et préparent la réconciliation de tous les Français, pour la sauvegarde d'un idéal qu'il faut protéger et sauver ! »

Après lui, M. G. Hocquard prit la parole au nom de M. Vautrin, empêché. Il signala les rapports étroits entre la Ville de Metz et le comité Erckmann-Chatrian qui décerna en 1927 son prix au vaillant lorrain, Jean-Pierre Jean, délégué général du Souvenir Français. Il salue les diverses personnalités présentes et rappelle que le comité a visité avant son déjeuner l'Exposition de Clément Kieffer au musée. Le comité Erckmann-Chatrian récompenserait l'homme s'il était littérateur, ajoute-t-il.

M. Sadler lui succéda dans la chaîne des discours et donna une historique du groupement qu'il préside. Il dit entre autres : La qualité prime la quantité. Nous sommes un État-major de dirigeants lorrains représentant par cela une force de plusieurs milliers d'adhérents.

C'est cet entourage d'élite qui, comme aujourd'hui nous permet de recevoir les plus dignes témoignages officiels avec simplicité, car nous savons par ce que nous valons, ce que nous voulons. Il donna ensuite un aperçu de la trésorerie. Il y a actuellement en caisse 8000 francs environ.

Allocution de Victor Prouvé

L'éminent maître Victor Prouvé prit alors la parole et nous présenta le lauréat P.-E. Colin, médecin et dessinateur. A l'école, il fut pourtant le dernier de sa classe, mais après sa médecine, il revint à ses premières amours. Il retrace sa carrière bien remplie et termina : Allez droit votre route, amoureusement par sentiers et venelles, continuez à aimer la terre et le soleil et lui donna l'accolade.

Paul-Émile Colin, dit alors pourquoi il a fait son livre et évoque avec émotion les souvenirs du Metz de l'annexion ; il signale l'amour qu'il porte à son village de Bisping et en décrit les particularités. Il rappelle les scènes du village, les poules qui se disputent le grain, les fumiers qui sentent bon, le gardien de vaches. Il a un mot très aimable pour l'ami très cher Victor Prouvé et lui serre la main, avec une émotion bien visible. C'est pour lui le couronnement de sa carrière d'artiste.

Un vin d'honneur réunit ensuite dans le salon de Guise les personnalités présentes. M. Toussaint dit un mot et assura la municipalité messine des sentiments de cordialité de celle de Nancy, sa voisine. M. Hocquard, lui répondit.

Après quoi, on se sépara, satisfait d'une journée bien remplie et qui ne manquera pas de raffermir les liens entre les deux capitales lorraines.

Rappelons qu'à la galerie Louyot, le peintre P.-E. Colin, expose quelques bois ou eaux-fortes jusqu'au 1er juin.

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