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Revue de presse · Prix Erckmann-Chatrian 1925

L'Est républicain

Émile Hinzelin parle de Maurice Barrès en présence du maréchal Lyautey

vendredi 26 mars 1926 · p. 3


Remise du prix Erckmann-Chatrian

Hier, à quatre heures et demie de l'après-midi, une élégante assistance se pressait dans les salons Walter pour assister à la remise du prix littéraire décerné par la Société Erckmann-Chatrian à M. Eugène Mathis et à la conférence de M. Emile Hinzelin sur Barrès et la Lorraine.

Aux côtés de M. le maréchal Lyautey qui présidait, on remarquait : Mme la marquise d'Eyragues, MM. André Magre, préfet de Meurthe-et-Moselle ; Popineau, chef de cabinet ; Georges Sadler, administrateur de la société organisatrice ; le bâtonnier Henri Mengin, ancien maire de Nancy ; le comte Félix de Vogüé, Antonin Daum, le lieutenant Durosoy, officier d'ordonnance du maréchal ; Robert Jacquet, président des Etudiants ; Vivier, etc...

Au début de la séance, le maréchal Lyautey a pris le premier la parole.

L'éloge du lauréat par le maréchal Lyautey

Après avoir rappelé les origines et le rôle joué depuis 1914 par la Société Erckmann-Chatrian, le maréchal s'est exprimé en ces termes :

« Il est bon qu'il y ait une littérature vouée à évoquer notre histoire si belle, le plus souvent si douloureuse, puisque la rançon de notre glorieuse mission de région d'avant-garde et d'avant-postes, c'est d'être depuis des siècles le champ de toutes les luttes, de toutes les invasions, de tous les ravages, de toutes les ruines. Nulle terre n'est plus « France » que la nôtre, mais nous nous faisons un tel honneur de garder notre prénom « Lorraine ». Et il semble, comme je l'ai si souvent dit que j'ai scrupule à le répéter, que nous aimons d'autant mieux la grande patrie, que nous la voyons et la touchons dans le miroir de la petite patrie.

C'est donc au titre de la littérature régionale, que la société a attribué cette année son prix à M. Eugène Mathis, pour son livre Les Héros, gens de Fraize ».

M. Eugène Mathis est un ancien instituteur à Fraize même, où il habite toujours, vivant entre son jardin et les travaux littéraires qui lui ont déjà valu de hauts témoignages. Je ne veux pas empiéter sur ce que va vous dire le rapporteur, chargé de vous faire les honneurs de ce livre : Les Héros », mais il m'excusera pourtant si je ne puis vous transmettre la profonde impression que m'a laissée sa lecture.

Ah ! d'un seul mot, laissez-moi vous dire : « C'est un beau livre ! » un de ces livres dont une fois qu'on a lu les premières pages, il est impossible de ne pas pousser la lecture jusqu'au bout, saisi, empoigné.

On m'a dit qu'une des pensées directrices de la société était d'encourager des livres s'inspirant surtout de ceux d'Erckmann-Chatrian. Certes, je ne méconnais pas la grandeur et la portée de leur œuvre : je n'ai qu'à me souvenir de l'émoi avec lequel, enfant, je les dévorais ici, à Nancy, à mesure qu'ils paraissaient, et de l'enthousiasme qui les accueillait autour de moi. Je possède encore tous ceux de la bibliothèque paternelle achetés dans leur première édition.

Mais M. Eugène Mathis n'a pas eu besoin de s'en inspirer. Son œuvre est hautement et superbement personnelle. Il n'a pas fait de l'Erckmann-Chatrian. Il a fait de l'Eugène Mathis tout simplement. Il ne pouvait faire mieux, et c'est de l'Eugène Mathis que nous continuons à attendre de lui. Ah ! quel bon et charmant tableau il nous fait de la Lorraine prospère et heureuse, de ce coin adorable des Vosges, dans la paix relative — oh ! très relative — qui précéda la Guerre de Trente ans. Puis, quelle poignante histoire du martyre de notre chère province pendant cette effroyable guerre. Et c'est sans qu'il l'ait le moins du monde cherché, la comparaison toujours surgissant. A travers ces incendies, ces massacres, ces violences, ces désastres sans nom du XVIIe siècle, d'autres incendies, d'autres massacres, d'autres violences, d'autres destructions nous remontent aux yeux, et nous voyons rouge. Et c'est chez M. Eugène Mathis, aux dernières pages de son livre que je trouve l'impression finale qui s'en dégage : « Pauvre glèbe de mon pays si avare et si dure, j'ai compris pourquoi tu me tenais si bien par toutes les fibres, le jour où j'ai appris comment les ancêtres, sous l'effort de leur poitrine saignante, à la morsure des licous, ont ouvert ton sein aux souffles fécondants. »

Il me plaît que cette séance soit présidée par Emile Hinzelin et qu'il ait voulu la placer sous le haut patronage de Maurice Barrès. Oh ! que n'est-il là ! Qu'il eut compris et aimé l'œuvre d'Eugène Mathis, notre grand Barrès, celui en qui se personnifient à jamais l'intelligence et l'amour de notre Lorraine, l'amour de son histoire, de ses traditions et de son peuple ; lui qui en a si bien compris et aimé les humbles, laborieux, tenaces et loyaux. Ah ! ne tardons pas à élever sur la Colline Inspirée le monument qui lui est dû. Voici deux ans que la dureté des temps et les complications survenues dans la vie de notre pays en ont retardé l'exécution. Mais n'ajournons pas davantage et puisque j'ai l'honneur d'être président du comité de ce monument, j'adresse ici un appel instant et ému à tous ceux qui ont le souci, le culte, de cette grande illustration lorraine.

Et s'il me plaît aussi de voir à cette séance Emile Hinzelin, c'est pour tout ce qu'il est lui, le bon Lorrain, non seulement pour sa belle œuvre écrite, sa Jeanne d'Arc, son Erckmann-Chatrian et tant d'autres, poésies charmantes, articles de revues, conférences, mais aussi pour ce qu'il a fait, pour son rôle pendant la guerre, blessé aux tranchées, en secourant nos soldats, décoré de la croix de guerre, puis se consacrant à la plus active propagande en France et à l'étranger pour le retour de l'Alsace-Lorraine à la France.

Et puis, que voulez-vous ? encore une fois je m'approprie le mot de Barrès : « En Lorraine, au hasard de la route, où que je sois, je sais ne rencontrer que des amis. »

Les paroles du maréchal Lyautey ont été accueillies par une longue ovation.

Puis M. Georges Sadler donna lecture du beau rapport de M. René d'Avril sur M. Eugène Mathis, le président de l'Académie de Stanislas étant actuellement souffrant.

La conférence d'Emile Hinzelin

M. Emile Hinzelin se lève à son tour. On l'écoute toujours avec un nouveau plaisir, car c'est un merveilleux conteur, un prestigieux commentateur aussi, plein de charme et d'émotion.

Le conférencier, après avoir salué le maréchal Lyautey, examine d'abord l'œuvre littéraire de Barrès. Il parle de la « culture du moi », de Sous l'œil des barbares, cette sorte d'écorché psychologique ; des Déracinés.

Emile Hinzelin montre la gaminerie lorraine du grand écrivain, son esprit gai dans un front sévère.

« Par un travail acharné, dit-il, il devint le maître du style. Et c'est dans le culte de la petite patrie qu'il puise sa meilleure inspiration. Voici au Service de l'Allemagne, Colette Baudoche, petit drame cornélien, où l'auteur pose et traite un véritable cas de conscience. »

Avec ce lyrisme qui lui est propre, le conférencier montre l'influence de l'Esplanade de Metz sur l'écrivain, aussi forte que celle que peut exercer sur son âme d'artiste et de penseur la place Stanislas.

« Ce sont toutes ces forces mystérieuses, s'écrie-t-il, tous ces impondérables qui se groupent autour du roman de Barrès et qui font de Colette Baudoche une préparation définitive pour l'illustre académicien du retour à la Lorraine. »

Barrès est donc une figure très simple et très vigoureuse à la fois.

Emile Hinzelin passe en revue les Familles spirituelles de la France, unies devant le péril suprême ; l'histoire de Jean-Baptiste Barrès, officier de la Grande Armée, le Jardin sur l'Oronte, parsemé de rythme et de musique ; la Colline inspirée, qui est comme le testament de Barrès, « avec son histoire des frères Bayard, sa signification du plateau de Sion, un des plus émouvants de l'humanité ».

Pour l'orateur, l'écrivain reste le « prince de la jeunesse » et il termine sur une magnifique et vibrante péroraison en vers qui est comme un hymne à la jeunesse française.

Quand le conférencier a terminé, des applaudissements éclatent de toutes parts, nourris et prolongés.

Puis le maréchal Lyautey procède à la remise du prix Erckmann-Chatrian à M. Eugène Mathis, qui est, lui aussi, l'objet d'une belle manifestation de sympathie.

Après la conférence a eu lieu une audition très appréciée d'œuvres musicales modernes par Mme Lucienne Radisse, la célèbre violoncelliste, soliste des Concerts du Conservatoire de Paris, la grande vedette de Radiola ; Mme Schaeffer, professeur de chant au Conservatoire de Nancy, et par le compositeur Pierre Bretagne.

A 7 heures et demie, un dîner intime réunissait le maréchal, le conférencier, le lauréat, le maire de Nancy, quelques invités et la presse, au restaurant Walter.

Des toasts ont été portés par MM. Sadler, Hinzelin, Mathis, Devit et par le maréchal Lyautey.

Ce fut une bonne et réconfortante journée inspirée par l'amitié lorraine, qui ne sera pas sans avoir une sérieuse répercussion sur l'érection si attendue du monument à Maurice Barrès.

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