L'Eclair de l'Est
Remise du prix littéraire de la Société Erckmann-Chatrian
vendredi 26 mars 1926 · p. 3
Le maréchal Lyautey préside la cérémonie
Jeudi à 16 heures et demie, le grand salon Walter se remplissait d'une assistance d'élite. La Société Erckmann-Chatrian l'y avait invitée pour la remise de son prix littéraire annuel.
M. le maréchal Lyautey présidait, ayant à ses côtés, notre concitoyen Emile Hinzelin et M. Georges Sadler, secrétaire général de la Société.
Aux premiers rangs, notons la présence de MM. Magre, préfet de Meurthe-et-Moselle, le comte de Voguë, F. Gross, doyen honoraire de la faculté de médecine, le colonel et Mme Raoul Lyautey, etc.
Le maréchal, en une courte allocution, rappela les commencements de la Société et les buts successifs que les circonstances lui imposèrent. Aujourd'hui elle encourage, par un prix, les écrivains lorrains s'inspirant dans leurs ouvrages du genre créé par Erckmann-Chatrian.
M. Eugène Mathis, qui reçoit le prix de l'année 1926, n'a d'ailleurs pas commis un pastiche des deux auteurs des romans nationaux. Si son livre « Les Héros — Gens de Fraize » a quelque analogie avec ceux des parrains de la Société, c'est parce qu'il représente des types du pays. Mais l'œuvre est vraiment originale, personnelle, attachante et bonne.
Le maréchal donne un souvenir à Maurice Barrès dont M. Emile Hinzelin va entretenir l'auditoire ; il salue et remercie l'éminent conférencier. Il termina par un mot gracieux à l'égard de M. Sadler.
Le secrétaire général se lève ensuite, remplaçant au pied levé M. René d'Avril, tombé malade le matin même, pour lire le rapport pittoresque et charmant qu'a écrit notre excellent confrère sur le livre de M. Eug. Mathis.
M. Emile Hinzelin a pris à son tour la parole. Il a célébré et glorifié Barrès en une causerie savoureuse, fine, délicate, d'une heureuse psychologie et d'un patriotisme lorrain et français qui aurait enchanté le grand écrivain, qui a ému l'assistance et qui a mérité ses applaudissements prolongés.
La séance se prolongea par une audition musicale où ont été interprétées des œuvres diverses, les unes, de MM. Bachelet, P. Bretagne et G. Sadler, par Mme Schaeffer, professeur de chant au Conservatoire de Nancy, qui a fait valoir sa belle voix expressive, les autres par Mme Lucienne Radisse, violoncelliste, soliste des concerts du Conservatoire de Paris.
L'ovation qui a été faite à l'excellente artiste lui a permis de comprendre combien était goûté son merveilleux talent. Nous enregistrons avec plaisir un succès que méritaient tout d'abord sa bonne grâce et ensuite l'exécution magistrale des différentes mélodies qui ont fait vibrer son instrument.
Le dîner
A 20 heures, dans un des salons Walter, un dîner intime réunissait autour du maréchal Lyautey et de M. Emile Hinzelin, diverses personnalités, parmi lesquelles on remarquait : MM. le comte de Voguë, Devit, maire de Nancy, Antonin Daum, Pierre Bretagne, Emile Nicolas, Hinzelin, Georges Sadler, Brun, Eugène Rousselot, le lieutenant Durosoy, etc...
Le menu fut exquis. Au champagne, M. Sadler, en un toast éloquent, remercia le maréchal Lyautey du puissant concours qu'il apporte, tant à l'œuvre du Comité Erckmann-Chatrian qu'à celle de l'érection du monument national à Maurice Barrès.
M. Emile Hinzelin, associant étroitement le nom de Thorey à celui de Charmes, célébra en mots venus du cœur la gloire de Maurice Barrès et celle du maréchal Lyautey qui donna, dit-il, le Maroc à la France.
M. Eugène Mathis, lauréat de la Société Erckmann-Chatrian, remercia de l'honneur qui lui fut fait, en termes émus, regrettant seulement que la notoriété le touche de son aile, alors qu'il est déjà entré dans la vieillesse.
M. le maréchal Lyautey tint longtemps sous le charme de sa parole à la fois alerte et profonde, les auditeurs suspendus à ses lèvres. Il eut, pour féliciter M. Mathis de son œuvre, des mots exprimant à la perfection l'impression de tous, la dépassant parfois. Il félicita l'écrivain d'être venu déjà mûr à la gloire.
— Mais j'ai 60 ans, dit M. Mathis.
— J'en ai 72 ! riposta le maréchal qui évoquant ses souvenirs, dit l'heureuse fortune qui lui incomba d'avoir retrouvé sur le tard, Maurice Barrès, à Thorey, où le grand écrivain venait trois fois par semaine, en 1923, passer la journée avec lui.
Les promenades à travers la campagne, devant les arbres. L'accord parfait naissant en eux dans le présent, le passé et l'avenir.
Barrès était Lorrain, dit le maréchal, par amour, par raisons familiales, mieux encore par conviction profonde. »
Suivit un magnifique éloge de la Lorraine. « Champ de bataille, mais aussi trait d'union. »
Le maréchal remercia ardemment M. Mathis de son œuvre et conclut par des mots charmants exprimant son plaisir d'avoir pu dire, ce soir, ce qu'il pensait, librement.
M. Devit, en quelques mots éloquents, salua le maréchal au nom de Nancy, [et] évoqua l'accueil enthousiaste qui accueillit le maréchal à son retour du Maroc.
« Jamais les Lorrains n'oublieront ce que vous avez fait pour la grandeur de la France ! »
Le maréchal, très ému, retraça les minutes de surprise heureuse qu'il revécut lors de son arrivée à Nancy, en présence de l'accueil qui l'attendait.
« Ceux qui m'ont bien regardé, alors, dit-il, m'ont vu pleurer ! »
M. Daum, en un délicat compliment, compara le maréchal à Socrate, chargé de gloire et honni des Athéniens.
— Oui, proféra le grand soldat, mais Socrate a bu la ciguë. Moi, je ne la boirai pas ! »
Le café, des liqueurs, le charme des conversations empreintes de cordialités.
Voici, tard venu, M. Christian Funck-Brentano, à qui le maréchal donne l'accolade, le présentant en termes des plus élogieux.
Il est 22 h. 30 quand cette inoubliable soirée s'achève, en laquelle, notons-le avec discrétion, furent jetées les bases d'un plan heureux devant, sous l'énergique impulsion du maréchal Lyautey, aboutir à ce que bientôt, sur un des contreforts de la colline de Sion-Vaudémont, s'élève enfin le monument, construit en granit éternel pour célébrer la gloire, éternelle aussi, du grand Lorrain Maurice Barrès.