L'Express de l'Est
Eugène Mathis, lauréat du prix
jeudi 25 mars 1926 · p. 1 · signé Léon MALGRAS
Le 25 mars 1926, dans le salon du restaurant Walter à Nancy, la Société Erckmann-Chatrian remet son premier prix à Eugène Mathis, sous la présidence du maréchal Lyautey. Membre du jury, Léon Malgras a rédigé le rapport lu au cours de la cérémonie ; il en publie les « bonnes feuilles » une semaine plus tard dans L'Express de l'Est.
M. Eugène Mathis, fils de cultivateurs vosgiens, est né à Fraize, le 7 septembre 1864. Il s'est d'abord adonné à la vie rurale ; puis, il a exercé pendant 41 ans les fonctions d'instituteur dans les Vosges : fonctions ingrates, certes, mais nobles fonctions. Il a donc été lui-même une sorte de personnage des romans d'Erckmann-Chatrian.
Les premières œuvres de M. Mathis furent des monographies communales. Elles lui valurent deux médailles de bronze à l'Exposition de 1900. En 1907, il obtenait un premier prix de poésie et un 1er prix de prose dans les concours littéraires des Annales. Et, cependant, il n'avait pas encore écrit les deux beaux livres : Les contes d'Ennsequan et Les héros, gens de Fraize. Tous deux ont été imprimés à Fraize même, et il serait infiniment désirable qu'un éditeur, bien placé pour cela, leur conférât la notoriété dont ils sont dignes.
Combien je voudrais exprimer ici l'attrait que présente la lecture de ces livres ! Les Contes, par exemple... Ouvrons-les en premier lieu, car ils sont les plus anciens en date, puisqu'ils remontent à 1924. Chacun d'eux comporte un développement assez considérable. Tous ont pour théâtre les sommets du Valtin ou le col du Bonhomme. Ils se passent à des époques plus ou moins lointaines, comme il convient à des contes qui doivent bénéficier du prestige que l'histoire ou la légende donne aux événements.
En notre époque de paix et de progrès, écrit l'auteur, au début de Jean des Aulnes, nous avons peine à nous figurer l'état d'âme de pauvres gens qui vivaient alors sur notre sol piétiné par les invasions continuelles, dans un pays où la guerre, le brigandage, la famine et la maladie faisaient régner l'épouvante. On dit, dans la montagne, que les Huèbes (les Suédois de la guerre de Trente ans) ont laissé derrière eux trois choses : la pomme de terre, la lèpre et la sorcellerie.
Et c'est précisément une histoire de sorciers, ou plutôt de sorcières, que celle de Jean des Aulnes. Entraîné par le Menegou, c'est-à-dire le diable, au sommet de Barveuche où se tenait le sabbat, le pauvre ménétrier échappe à l'emprise du malin en jouant sur son violon le Miserere liturgique. Et, entre trois jeunes filles, dont deux marquées au front du signe de Satan, il choisit pour sa fiancée Viette qui l'avait attendu en vain, pendant la veillée de la nuit de Noël.
À ce caractère fantastique, vous reconnaîtrez quelque chose du pittoresque des contes populaires, et aussi des contes à la manière d'Erckmann-Chatrian. Mais, comme chez les deux écrivains, la note vraie, d'un sentiment frais et charmant, se mêle à la fantaisie brillante de l'imagination. Émile Erckmann n'eût-il pas signé ce portrait de Jean des Aulnes ?
C'est Jean des Aulnes qui, dans les noces, rythmait la marche du cortège, pendant que, devant la mariée, un camarade portait, juchée sur une perche, une poule blanche, symbole de chasteté. C'est lui qui, à la fin du repas, quand l'heure de la séparation pèse au cœur des vieux, accompagnait le chant : Adieu fleur de jeunesse, et tirait des larmes de tous les yeux et des sanglots à l'épousée. C'est lui qui, à la Saint-Laurent, sur les gazons des chaumes où se donnaient rendez-vous les jeunesses des deux versants, faisait danser les filles de Lorraine aux bras des fils d'Alsace.
Quand l'on voulait, aux loures (veillées), rire et se divertir un brin, c'est encore Jean des Aulnes qu'on appelait. Quand il chantait les anciens airs patois : la Romance du pauvre homme ou le chant du sagard, tous l'écoutaient émerveillés.
Après le conte de Jean des Aulnes, vient celui du Ras Bachtion, surnom campagnard de François Bastien, être inculte et rustique, qui vit de métiers plus ou moins avouables : contrebandier, braconnier, bribeur. Surpris un jour par le garde-forestier, le « frotté » de Mandray, il le frappe mortellement, mène ensuite une existence de bête traquée — puissamment décrite — et finit par se faire guillotiner à Corcieux... L'ironie, bien lorraine, du conteur se fait jour à la dernière page, car Thairon, la femme du Ras Bachtion, Thairon qui a partagé courageusement sa vie de loup, épouse, deux ans après sa mort... qui donc... pardi, non plus le loup, mais le chien : le nouveau « frotté » de Mandray !
De cette histoire de brigands, rapprochons une histoire de voleurs, l'histoire de Jacques, le « fin voleur ». La mort de ce Fra-Diavolo des Vosges fut tragique, mais que de bons tours, narrés avec verve par M. Mathis, n'a-t-il pas joués aux riches campagnards dans les foires, à la maréchaussée, voire aux gardiens de la prison de Saint-Dié, d'où il s'évada, pour ressortir tout simplement... par la gendarmerie.
Ce besoin de lutte, de fière indépendance qui anime les rudes paysans des Vosges, il ne se retourne pas toujours contre la société. Le vieux garde de Venchères l'employa... pour tuer un gros prussien, lors du passage à travers les cols de chez nous, des sinistres vainqueurs de 1870... et pour sauver ensuite sa propre peau... quand il se vit poursuivi, par hêtraies et sapinières. Toutefois, M. Mathis eut raison de mettre cette réflexion, d'une sagesse un peu tardive, dans la bouche de son héros : Plusieurs m'ont dit depuis : Pour un Prussien de moins, vous risquiez de nous faire beaucoup de mal. J'avoue que c'est la vérité. Mais combien dramatique, imagé, d'un rythme qui vous fait battre les artères comme une poursuite de cinématographe, est le récit de la fuite éperdue du chasseur, chassé à son tour par les Prussiens !
Enfin nul n'ignore combien la vaillance, l'endurance de nos montagnards procurèrent à Napoléon de soldats audacieux, énergiques, intrépides. Mais, ce que l'on sait moins, c'est quel cœur battait sous cette rude écorce... un cœur semblable à celui de Perrin, dit le Miné, lequel, pendant la retraite de Russie, entendant un moribond appeler son frère dans le patois de Fraize, feignit d'être ce frère, afin d'adoucir les derniers moments du malheureux, puis repartit le cœur lourd à la pensée de cette chair de sa race abandonnée à la terre étrangère.
Ce récit douloureux serait plutôt dans la note du livre qui parut un an après les Contes d'Ennsequan : Les héros, gens de Fraize, roman historique. Son Altesse Charles IV étant duc de Lorraine, ce pays eut grandement à souffrir des horreurs de la guerre de Trente ans. Assez habilement, M. Eugène Mathis a évité de présenter les français, ici, sous des couleurs trop noires. Il a même donné au jeune officier français d'Anglure un rôle sympathique et chevaleresque. Mais les ennemis exécrés, les ravageurs du sol, les pilleurs des villages, c'étaient alors les Suédois : les Huèbes.
Peu osaient leur résister... Ils n'en étaient pas mieux traités pour cela. Mais les gens de Fraize eurent l'audace de s'opposer à leur descente par les cols de la montagne. C'est pourquoi, aux dernières pages du livre, on voit le duc Charles IV leur décerner le beau surnom de héros. Le récit des exploits de ces braves est poignant. Un des leurs, le forgeron Colon, qui aime la fille de son patron, la jolie et douce Mariette, se met à leur tête. Contre les mousquets et les canons des Huèbes, les partisans n'ont que leurs faux emmanchées en guerre, leurs haches de pré, leurs frondes paysannes. Ils sont pourtant vainqueurs un moment. Puis, ils s'enfuient et se réfugient à la Croix-aux-Mines. La misère, un hiver effroyable, la peste, la petite vérole ou porpilure, les loups mangeurs de chair humaine s'acharnent contre leur petite troupe. Les femmes, les vieillards et ce qui reste d'enfants regagnent le village dévasté où des lépreux, épouvantables, hurlent à la mort. Mais les hommes, guerriers dans l'âme, rejoignent en Alsace l'armée du duc de Lorraine qui va porter secours à La Mothe et participent à la bataille de Liffol-le-Grand.
Ce roman d'histoire provinciale est des plus attachants. L'auteur a le don de suggérer, d'évoquer. Aux premières pages du livre, il pose son décor, tel qu'il apparaît au guichenat de la fenêtre de Mariette :
Au loin, les sommets boisés des Vosges, encerclant l'horizon, formaient un vaste amphithéâtre au pied duquel, à l'orient, le village s'étalait. Au nord, à cent pas, la Meurthe, échappée à peine de son berceau, et blanche encore de l'écume des cascades, luisait entre les branches des saules et des vernes. Un pont rustique la traversait, qui unissait la forge à l'église, dont la masse blanche et le clocher puissant dominaient de haut l'aulnaie obscure où serpentait le sentier. Plus loin, les premiers degrés de la montagne du Lange ou de Mandray, où les combes verdoyantes s'enfonçaient entre les promontoires tapissés de genêts ou fleuris de bruyères.
Hélas ! Ce paysage de grâce et de lumière, les hommes en feront le théâtre de la mort et des luttes sanglantes. Mais nul lorrain ne s'en étonnera. Car, ce que les Huèbes ont fait au XVIIe siècle, à Clefcy, à Fraize et à Plainfaing, se rapproche fort de ce que l'on a vu de nos jours à Nomeny, à Gerbéviller, à Badonviller... Si bien que ce roman historique est presque, en somme, un roman d'actualité.
Il semble, d'autant plus de notre temps, ce récit lorrain des guerres d'autrefois, qu'il ne nous intéresse pas à des combats de preux, à des querelles de seigneurs, à des exploits de paladins. Les héros du livre sont des paysans. Par là, ils s'apparentent de plus en plus avec ceux des Erckmann-Chatrian.
Quand l'intérêt pourrait faiblir, le narrateur le ranime par un épisode imprévu et nouveau. Et c'est, par exemple, après que nous avons compati aux souffrances des exilés dans les huttes forestières, le récit de Colon, réfugié dans la mine et enfumé comme un renard par les Suédois — auxquels il a échappé d'ailleurs.
Les Héros de M. Eugène Mathis comportent plus d'une page digne d'être commentée par le Callot des Misères et des malheurs de la guerre. Mais, quelle que soit l'intensité des souffrances ressenties, une flamme de courage extraordinaire chez les hommes, une endurance merveilleuse chez les femmes, montrent bien le cas que l'on peut faire d'une race aussi fière.
M. Eugène Mathis n'est donc pas seulement un romancier populaire, faisant revivre, en leurs exactes couleurs, les images du passé, c'est aussi un exaltateur sincère de l'âme lorraine, un écrivain soucieux d'élever notre pensée, non pas parce qu'il l'aura conduite au-dessus de la mêlée, mais parce que, lui ayant fait, au contraire, avec ses héros, traverser la fournaise, il l'aura, pour un instant, rendue meilleure et plus pure.