L'Est républicain
Les Lettres lorraines en deuil - La mort d'Hippolyte Roy
vendredi 3 juin 1932 · p. 3 · signé Henry HUNZIKER

Nous avons appris, avec beaucoup de peine, la mort du poète et historien Hippolyte Roy, survenue hier matin à l'hôpital central.
Hippolyte Roy meurt des suites d'un accident d'automobile dont il avait été victime au mois d'avril 1931. Cet accident s'ajoutant au mauvais état d'une santé chancelante avait éloigné le regretté écrivain lorrain de toute activité littéraire depuis un an.
C'est une grande perte pour les lettres régionales et surtout pour notre histoire locale qui avait en Hippolyte Roy un chroniqueur précis et très personnel.
Hippolyte Roy était né le 14 juillet 1867 à Novion-Porcien, dans les Ardennes.
Après avoir appartenu pendant quelques années à l'Administration, il se voua entièrement aux lettres et à l'histoire, poussé par une vocation qui captivait toute son activité. Il publie en 1908 chez Grasset un recueil de poèmes philosophiques intitulé O mon âme !…. Les qualités poétiques, le souci de la forme et du détail de ces pages pleines d'un souple idéalisme et d'une foi ardente qui cachait, cependant, des inquiétudes, attirèrent tout de suite l'attention du monde littéraire sur ce talent original.
Hippolyte Roy avait 41 ans. Il se consacra désormais à l'action littéraire. Esprit curieux, avide de pénétrer le côté pittoresque des histoires et des faits, il se mit à étudier l'histoire de la France et de ses provinces. Il parcourut ainsi toutes nos régions, s'arrêtant longuement au cœur de vieilles cités, étudiant le caractère de nos chefs-d'œuvre légués par le passé. Dans ce tour de France il apprit à aimer et à vénérer les souvenirs des grands siècles. Ébloui par les cathédrales de rêves et de dentelles, transporté par les trésors de la Renaissance, il écrivit alors en 1912 son deuxième livre : Les Enluminures, poèmes d'admiration qui exaltent les hautes ogives, les cloîtres mystérieux et les illustrations de pierre. L'Académie de Stanislas couronna cet ouvrage du prix Stanislas de Guaïta.
Ayant apaisé sa soif d'histoire et de légende, Hippolyte Roy revient à Nancy. Il songe à un travail de longue haleine : la reconstitution du XVIIe siècle à la cour de Lorraine. C'est alors une longue période de recherches difficiles mais fructueuses dans les archives départementales.
Il fouille tous les vieux manuscrits, il détaille les livres de comptes des ducs de Lorraine. Il trouve un jour, avec joie, un livre tenu par la concierge du palais ducal. Cette trouvaille lui permet de pousser plus avant son étude de la vie intime à la cour de Lorraine.
Il achève son ouvrage et, grâce à la sagacité de son esprit, il donne des détails inédits pleins de saveur sur les menus faits de la vie à la Cour.
Mais la guerre entrave sa diffusion. Hippolyte Roy, qu'une infirmité rend inapte à tout service militaire, ne quitte pas Nancy.
Il a déjà l'idée d'une œuvre plus profonde et plus grande. Retracer dans tous ses détails la vie, la mode et le costume au XVIIe siècle. Malgré la menace de l'ennemi, en dépit des bombardements, il demeure stoïque à son poste d'historien, allant de son domicile aux Archives pour y faire sa [moisson] quotidienne de souvenirs. Il s'était fixé rue Villebois-Mareuil, dans un immeuble modeste. Seul dans son appartement de célibataire, Hippolyte Roy s'était créé un intérieur à son goût. Le confort n'y était pas complet, son insuffisance mit souvent en péril les qualités domestiques du poète historien. Mais qu'importe ! Il vivait parmi ses souvenirs, entouré de meubles historiques. Couchant dans un lit élevé sous un baldaquin d'écussons et de fleurs de lys.
Réduisant au strict minimum les soucis de son entretien, Hippolyte Roy feuilletait avec ravissement ses collections de timbres et de cartes postales. Il caressait le dossier d'un fauteuil Renaissance, voisinant avec un lutrin aux ailes déployées, près d'une hallebarde qui appartint à un soldat du Téméraire.
Sur une table Louis XI, l'historien, le soir venu, compulsait ses notes, vérifiait ses sources et, lentement, sans erreur, terminait un nouveau chapitre.
Quelle joie dans son regard malicieux lorsqu'il avait fait une découverte aux Archives. Il nous l'expliquait avec passion et satisfaction, plus heureux de connaître la couleur exacte d'un tissu porté par une dame de la cour, que de tous les plaisirs humains.
Hippolyte Roy était bon et simple. Son intelligence, à l'affût de toute chose, lui a procuré les plus belles satisfactions de l'esprit.
En 1921, l'Académie des inscriptions et belles-lettres lui décerne un prix. C'est la consécration officielle de son ouvrage sur la vie à la cour de Lorraine.
Depuis la fin de la guerre, l'historien a terminé son étude sur La vie, la mode et le costume au XVIIe siècle. Il lui faut publier cette œuvre importante qui demeurera le joyau de sa production.
Cette publication lui demande un labeur constant. Il a tenu à l'illustrer abondamment. La mise au point des nomenclatures des noms de couleurs, de parfums et d'objets de toilette lui demande plus d'une année de vérifications.
En 1924, l'ouvrage paraît. Et c'est aussitôt le grand succès.
Succès compris et décidé par les plus éminentes personnalités historiques. Chacun reconnaît la valeur de ce travail, qui nous renseigne sur les moindres attraits de l'élégance au XVIIe siècle.
Les nombreuses souscriptions de bibliothèques étrangères et françaises, les articles parus dans les revues mondiales, particulièrement prudentes sur les points d'histoire et de costumes ont prouvé combien l'œuvre d'Hippolyte Roy était importante pour fixer exactement des questions demeurées sans solution.
L'Académie française, en 1926, couronne l'œuvre du prix Marcellin Guérin.
Puis voici bientôt, à côté de publications régulières et de collaborations à diverses sociétés savantes, un livre sur l'explorateur lorrain Charles Cuny, grand-oncle de l'historien. Préfacé par le général Marchand, La Vie héroïque et romantique du docteur Charles Cuny est une étude solide de l'exploration au Darfour vers 1830 à 1850. C'est également une étude précieuse sur le romantisme.
En effet, le docteur Cuny reçut à diverses reprises Flaubert. Hippolyte Roy, en retraçant la vie de son illustre parent a contribué à la documentation de cette époque.
Ce dernier livre parut en 1930. Il recueille lui aussi l'estime et l'hommage des lettrés.
La Société des Gens de Lettres ayant à attribuer un de ses prix recherchés, le prix Maria Star de 5.000 fr., le décerne à Hippolyte Roy pour l'ensemble de son œuvre.
Cette marque de reconnaissance fut l'une des plus grandes émotions de la vie d'Hippolyte Roy.
Son activité, qu'un accident stupide devait arrêter brusquement, se poursuivait sans relâche. Hippolyte Roy devait nous donner d'ici quelques années : De nouvelles recherches sur la Cour de Lorraine au XVIIe siècle, puis un Dictionnaire des termes et des textes intéressant les mœurs et les coutumes>/b> de cette même époque.
Hippolyte Roy était membre de l'Académie de Stanislas depuis 1917. C'est à lui que l'on doit l'idée de la création de la Société des Écrivains Lorrains, qu'il fonda avec le regretté Charles Sadoul.
Il était membre de la Société Lorraine d'Archéologie, membre du comité de la Ligue de l'Enseignement, et appartenait à plusieurs sociétés académiques.
Le talent du poète, la probité de l'historien ne furent, il faut le dire, pas toujours reconnus ni jugés à leur haute valeur dans notre région.
Hippolyte Roy arborait simplement un modeste ruban violet…
Son œuvre demeurera. Elle perpétuera le nom d'un simple au grand cœur qui était l'un des meilleurs écrivains de Lorraine.
Henry HUNZIKER.