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Recension · Prix Erckmann-Chatrian 2018

Bénédictins en Lorraine

par Philippe MARTIN

Forbach, Centre européen des congrès du Burghof, 9 mars 2019


Environ 6 minutes de lecture

Le hasard fait bien les choses.
Aujourd’hui, nous célébrons le livre de Claude Faltrauer sur les bénédictins lorrains. Mais quel hasard ! Pourquoi ?
Mais parce qu’aujourd’hui nous faisons souvenir de notre confrère, de notre ami, Roger Bichelberger.
Vous ne voyez pas le rapport ?

Il est pourtant simple. L’œuvre littéraire de Roger Bichelberger est imprégnée de la présence bénédictine.
Dans Le Mai, le joli mai, paru en 2001, il raconte son voyage vers Le Mesnil, là où se cache un antique monastère bénédictin, occasion d’une surprenante rencontre avec un prêtre. C’est encore une rencontre sous l’ombre des bénédictins qu’il transmet dans Celle qui gardait toute chose en son cœur, publié en 1999. Ce n’est plus un lieu qui l’attend mais le souvenir de Dom Leclercq dont l’œuvre lui a fourni la matière et le sens de son livre.

Cette importance des bénédictins, Roger Bichelberger savait la transmettre. Laissons la parole à Simone Monnet, auteure de Dire Dieu aujourd’hui (2014) : « C’est alors que je demande conseil à un collègue et ami, Roger Bichelberger, pour qu’il m’indique un lieu calme où je pourrais aller réfléchir. Spontanément et sans aucune hésitation, il me conseille vivement un endroit précis.
Je n’en avais jamais entendu parler, et je savais encore moins qu’il s’agissait d’un monastère bénédictin, car sinon je n’y serais sans doute pas allée, ayant rompu avec l’église.

Malgré sa réticence première, elle y passe, selon ses mots, quelques jours de grâce complète.
Alors Claude Faltrauer, trouvez-vous aussi une grâce particulière dans les 19 sites que vous décrivez ? Êtes-vous, comme Roger Bichelberger, inspiré par ses monastères ? Marqué par ses moines ?

Vous connaissant un peu, permettez-moi de répondre pour vous. N’allez-vous pas dire OUI à mes trois questions ?
Oui, vous y trouvez une grâce particulière, vous qui jouez de l’orgue et avez le sens des secrets des pierres. Vous qui pensez que le patrimoine n’est pas un amas de pierres, mais une lente construction faite de temps, de sueur et d’espoirs, une construction qui nous parle encore pour autant qu’on sache écouter.

Oui, vous êtes inspirés par ces monastères, vous qui les avez fait visiter, qui les avez parcourus, qui les avez redécouverts. Le cloître de Flavigny construit en 1713 ou celui de Commercy refait en 1754. Bouzonville qui abrite une maison de retraite, Senones qui fut une usine, Saint-Mihiel qui a accueilli une bibliothèque, un musée, un tribunal et une mairie. Moyenmoutier qui, longtemps, a été caché par une usine, Saint-Avold qui trône au milieu de la ville, le Saint-Mont qui a presque disparu. Vous avez hanté les sommets des Vosges, vous avez longé les petits cours d’eau, vous avez osé vous aventurer dans les rues de villes. Car les maisons bénédictines sont partout.

Le jury (...) n’a pas jugé vos efforts, les années de travail dans les archives, les centaines de kilomètres pour voir les lieux, les heures passées à scruter les pierres ou les parchemins. Il a lu un livre.

Oui, vous êtes inspiré par ces moines. L’érudit dom Calmet dont l’œuvre titanesque hésite entre apologétique, savantes analyses bibliques et histoire des vampires. L’austère dom Didelot, janséniste convaincu, qui repense le psautier. Le savant dom Hyacinthe Alliot qui expérimente la transfusion sanguine. Le pédagogue dom Desmonts qui imagine une nouvelle méthode d’apprentissage du latin. Tous hommes du XVIIIe siècle, un siècle qu’on nous dit si souvent temps de l’antichristianisme alors qu’il fut un grand siècle chrétien.
Votre livre dit tout cela.

Bien évidemment, j’entends les grincheux, en fait les jaloux, qui vont hurler : ENCORE UNE THÈSE !!!
Et oui, votre livre est issu d’une thèse. J’ai bien dit issu. Il est le fils de la thèse, mais il n’est pas la thèse. Vous n’avez eu ni la fainéantise, ni l’outrecuidance de publier VOTRE thèse. Elle a été soutenue le 16 décembre 2014 à l’université Lyon 2 sous le titre précis : Le cadre de vie et de prière des bénédictins de la congrégation de Saint-Vanne et Saint-Hydulphe de la province de Lorraine aux XVIIe et XVIIIe siècles. Avouez que le titre du livre, Bénédictins en Lorraine, est certes moins précis mais plus agréable. Elle représentait deux puissants volumes. Un pour le portrait de chacune des 19 maisons retenues par votre étude ; l’autre qui faisait une synthèse. Nous avons en main un livre fort agréable de 210 pages.

Bien évidemment de petits escrocs qui se croient futés se contentent d’enlever les notes de bas de page, de toiletter leur thèse. Claude Faltrauer a d’autres exigences. Il a fait son livre, il a fait un second travail. D’abord par respect pour le lecteur. L’érudit trouvera la totalité de la thèse en ligne sur le site de votre université. Mais le lecteur, celui qui lit par plaisir, pour retrouver son passé, pour faire de nouvelles recherches, ce lecteur vous suivra avec plaisir dans votre livre.

La thèse avait été unanimement saluée par un jury exigeant composé d’historiens, d’historiens de l’art, de spécialistes des ordres religieux ; les uns habitués aux campagnes lorraines, les autres baignés dans d’autres contrées. Le livre est aussi salué, salué par ce prix que nous allons vous remettre dans un instant.

Le jury ne savait pas l’histoire que je viens de rappeler. Il n’a pas jugé vos efforts, les années de travail dans les archives, les centaines de kilomètres pour voir les lieux, les heures passées à scruter les pierres ou les parchemins. Il a lu un livre. Pourquoi l’avoir distingué ? Chacun a ses raisons, mais permettez-moi d’en évoquer certaines.

Ce livre comble un vide. Tout le monde parle des bénédictins, tout le monde a visité un monastère ou flâné dans une église. Maintenant, nous voyons les bénédictins, nous retrouvons des salles désormais détruites ou abandonnées. Nous savons ce qui se mangeait dans ce réfectoire qui sert de salle de réunion à Saint-Mihiel ; nous connaissons les ouvrages qui se trouvaient à Senones dans ce qui ressemble aujourd’hui à une grande halle vide. Les livres importants sont ceux qui deviennent une évidence. C’est le cas du vôtre. Depuis trois cent ans, on parlait des bénédictins en Lorraine, personne n’avait tenté leur histoire : Claude Faltrauer, vous l’avez faite.

La seconde qualité, c’est la diversité des approches. Le lecteur connaît les faits : une présence millénaire qui, brutalement, débouche sur la saisie d’un immense parc immobilier à la Révolution. Une occasion de mesurer l’ampleur du temps et de juger de l’importance de la mémoire car, même privés de leurs moines, ces maisons excitent notre curiosité. Ce lecteur visite aussi les édifices, rencontre les architectes, s’amuse aux démêlés financiers pour payer ces immenses bâtiments. Une occasion de méditer sur nos chantiers actuels. Le lecteur, enfin, voit vivre les moines, ce qu’ils mangeaient, ce qu’ils lisaient, comment ils dormaient ; et même ce que vous appelez les marges : poulaillers ou chambres d’invités. Ajoutons que le travail de mise en page de votre éditeur et le cahier d’illustrations enrichissent agréablement votre texte.

C’est pour tout cela que votre livre reçoit aujourd’hui la bourse histoire du Prix Erckmann-Chatrian. Qu’il me soit permis de convoquer les mannes de certains de vos prédécesseurs récemment disparus : Jean Lanher en janvier 2018, François Roth en mai 2016, René Taveneaux en mars 2000. Non, non, je ne fais pas cela par esprit morbide, mais parce qu’ils furent nos maîtres et qu’ils seraient heureux de voir aujourd’hui se perpétuer l’histoire lorraine. Le premier aurait apprécié votre sens des réalités. Le second vous aurait félicité pour votre ancrage lorrain et votre volonté de défendre le patrimoine. Le dernier aurait été charmé de voir que des jeunes gens, comme il appelait les étudiants, s’intéressent encore aux moines.

Et Roger Bichelberger ? Rassurez-vous, je ne vais pas faire parler ceux qui sont désormais ailleurs. Je me contente de les lire. En 2008, dans Le maître de Nollet, il se demandait : L’Église aurait-elle été instituée pour être le reliquaire des enfances perdues ? Vous semblez lui répondre. Les églises ont été instituées pour que des hommes vivent leurs rêves, jadis des moines, maintenant des touristes, des aménageurs, des amoureux du patrimoine ou des passants en quête de sens. Soyez remercié de redonner cette diversité à notre territoire.

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