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Recension · Prix Erckmann-Chatrian 2018

Nancy et la Lorraine au temps de l’Art déco et de la modernité

par André MARKIEWICZ

Forbach, 9 mars 2019


« Bénédictins en Lorraine », Claude FALTRAUER
« Bénédictins en Lorraine », Claude FALTRAUER
Environ 6 minutes de lecture

LE TACON, François ; ANDRE, Jean-Luc ; DANCY, Olivier-Henri.- Nancy et la Lorraine au temps de l’Art déco et de la modernité.- Ed. Serge Domini, 2018

On doit à nos trois auteurs, François Le Tacon, Jean-Luc André et Olivier-Henri Dancy, une révélation. Avec leur très bel album Nancy et la Lorraine au temps de l’Art déco et de la modernité, ils démontrent que Nancy, bien identifiée comme l’une des capitales de l’Art Nouveau, est aussi une ville Art déco.

La Bourse Histoire 2018 vient donc justement récompenser cette triade. Heureusement pour nous, ils signent à trois ce remarquable ouvrage. S’ils s’étaient adjoints un quatrième auteur, ils seraient tombés, selon les normes bibliographiques en vigueur et le règlement de notre comité, dans la catégorie des anonymes par excès d’auteurs, inéligibles à nos prix !

Mais comme pour les trois mousquetaires, il convient d’associer dans cette aventure une quatrième lame, l’éditeur Serge Domini qui a réuni ce trio, en rapprochant des talents déjà séparément auteurs-phares de cette maison d’édition.

François Le Tacon a en effet publié en 2014 chez Serge Domini Les Arts de la table au temps de l’Art nouveau, obtenant pour cela la Bourse Lorraine 2015 de notre comité, tandis qu’en parallèle Jean-Luc André et Henri-Olivier Dancy faisaient paraître, sans le présenter aux suffrages de notre comité, Demeures contemporaines de Lorraine : 1950-2014 : intérieurs et art de vivre. Olivier Dancy a aussi illustré le Nancy intime et le Nancy éternelle de notre consœur Michèle Maubeuge à moins que ce ne soit Michèle qui ait commenté les photographies d’Olivier Dancy.

Avant de faire la recension de l’ouvrage aujourd’hui couronné, quelques mots sur les auteurs. Le domaine de recherche de François Le Tacon, docteur ès-sciences, directeur de recherche émérite à l’INRA en biologie forestière, l’a tout naturellement conduit à s’intéresser à l‘inspiration naturaliste et aux motifs végétaux et botaniques des créateurs de l’Ecole de Nancy et, en particulier, de son pionnier Emile Gallé. Sa devise, Ma racine est au fond des bois, ne pouvait laisser insensible le spécialiste d’écologie forestière. François Le Tacon est vite devenu l’un des meilleurs spécialistes de l’Ecole de Nancy et de Gallé. A travers de nombreux ouvrages, articles et catalogues d’exposition, il a continué à creuser ce sillon.

Jean-Luc André appartient à une lignée d’architectes renommés et tournés vers l’innovation. Son grand-père, Emile André, fut le premier président de l’Ecole de Nancy. Jean-Luc, représentant de la cinquième ou sixième génération des André architectes, est l’auteur avec son père Michel, son oncle Jacques ou son cousin Claude Prouvé, de nombreuses réalisations dans l’agglomération nancéienne, à commencer par le siège de la SNVB, bâtiment pyramidal implanté à Laxou, à l’entrée ouest de Nancy, pour ceux qui connaissent.

Photographe, né à Metz, formé à l’Institut Français de la Photographie de Boulogne-Billancourt, après des débuts dans le monde de la mode et du groupe de presse Marie-Claire, Olivier-Henri Dancy s’est spécialisé dans la photographie d’architecture, travaillant notamment pour des revues professionnelles comme le Moniteur, Architecture Aujourd’hui ou Archicréé. Ses clichés lui valent de nombreuses récompenses.

Que nous apprend donc cette superbe publication ?

Les principaux protagonistes, à l’exception de Gallé, qui ont fait le renom de l’Ecole de Nancy sont encore là, après la Grande Guerre, au moment de la reconstruction. Ils vont se remettre à l’ouvrage, parfois accompagnés de leurs enfants ou plus souvent de nouveaux venus qui fourmillent aussi d’idées, de talents et participent à nouveau aux grandes expositions internationales et universelles qui mettent en valeur les arts décoratifs et les techniques appliquées à la vie moderne.

Mais les goûts ont évolué. L’inspiration naturaliste, japonisante, exubérante qui a été la marque de fabrique de l’Art nouveau en Lorraine s’efface devant un style plus sobre, dépouillé, aux lignes géométriques. Les courbes et arabesques deviennent lignes droites.

Mais les goûts ont évolué. L’inspiration naturaliste, japonisante, exubérante qui a été la marque de fabrique de l’Art nouveau en Lorraine s’efface devant un style plus sobre, dépouillé, aux lignes géométriques. Les courbes et arabesques deviennent lignes droites.

Le style Art déco triomphe dans la période de l’entre-deux-guerres, parfois concurrencé, au prix de quelques frictions internes, par des formes encore plus épurées, celle du modernisme qui bannit tous les éléments décoratifs. Ce mouvement, inspiré par l’Ecole du Bauhaus, Robert Mallet-Stevens ou encore Le Corbusier, trouvera son écho en Lorraine avec le Comité Nancy-Paris.

L’ouvrage de nos trois auteurs offre un panorama complet de ces projets et réalisations qui s’épanouissent dans tous les domaines de la création, il détaille les parcours des artistes, le tout accompagné d’une splendide iconographie.

L’architecture occupe une place de choix. De nombreux architectes, à commencer par le père et l’oncle de Jean-Luc André, oeuvrent à Nancy mais aussi à Metz, Longwy, Thionville, Epinal, Vittel ou Contrexéville pour construire des hôtels particuliers, des villas, des maisons de ville, des cafés, des grands magasins, des sièges de société, des banques, des lycées, des bibliothèques ou des cités universitaires, des églises voire des monuments funéraires.

On se promène à Nancy des villas Majorelle ou Bichaton aux anciens Magasins réunis en passant par le Museum-Aquarium, la cité universitaire de Monbois ou le lycée Cyfflé jusqu’au grand Séminaire de Villers-les-Nancy.

Des rues entières, du côté du parc de Saurupt, se couvrent d’édifices aux lignes simples, aux formes géométriques alternant décrochements, retraits et saillies. L’ornementation simplifiée et stylisée donne même une touche spécifique à l’Art déco nancéien, héritier de l’Ecole de Nancy.

En dehors de Nancy, on fait une halte aux grandes Brasseries de Saint-Nicolas-de-Port ou aux Etablissements de tréfilage Gantois de Saint-Dié-des-Vosges avant de terminer notre pèlerinage à l’ossuaire de Douaumont ou au monument Barrès à Sion-Vaudémont. On peut juger plus discutables ces deux derniers témoignages.

Vitraillistes, ferronniers, sculpteurs magnifient l’intérieur de ces demeures. Jacques Gruber conçoit de splendides panneaux aux décors de plus en plus géométriques, à l’image des magnifiques vitraux qui ornent le siège des Fonderies de Pont-à-Mousson. Ses confrères, Georges Janin ou Georges Bassinot, produisent des vitraux tout à fait cubistes. Emile Bachelet décore les façades de bas-reliefs.

Jean Prouvé, le fils de Victor, excelle dans la ferronnerie d’art, multipliant portes, grilles, rampes d’escalier ou cache-radiateurs révolutionnaires. On lui doit aussi les grilles d’entrée du Palais de la Porte dorée à Paris qui abrite aujourd’hui le Musée national de l’histoire de l’immigration.

La troisième section de l’ouvrage est consacrée aux arts décoratifs proprement dit. Les héritiers de Gallé et de Majorelle poursuivent en l’adaptant tradition de l’ébénisterie d’art et créent du mobilier Art Déco aux lignes sobres et aux discrets motifs floraux tellement stylisés qu’ils en deviennent indéchiffrables.

Alfred Levy, directeur artistique des Etablissements Majorelle obtient la commande de l’ameublement des cabines du paquebot Normandie. Mais là encore Jean Prouvé, avec ses prototypes à ossature de tôle d’acier qui donnent parfois lieu à des fabrications en série, est sans rival dans le modernisme du mobilier.

Verreries avec les Daum ou les Frères Muller à Lunéville, cristalleries à Baccarat, émaux de Longwy ou faïenceries de Sarreguemines ont aussi les honneurs du communiqué. La céramique, avec Géo Condé, cher à notre président, je parle de celui du comité, ou les grès des frères Mougin donne également lieu à de superbes reproductions.

Les cartons de tapisserie de Jean Lurçat, le frère d’André l’architecte, les peintures sous verre d’Etienne Cournault et les affiches de la Revue nègre de Paul Colin concluent cet album, précieux panorama d’un mouvement artistique original, même si les circonstances historiques expliquent, qu’après un soudain foisonnement créatif, il connut un déclin rapide, bien avant le déclenchement de la seconde Guerre mondiale.

Le Comité Erckmann-Chatrian a souhaité saluer ce riche panorama en lui décernant sa Bourse Histoire.

André MARKIEWICZ.

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