Aller au contenu
Logo du Prix Erckmann-Chatrian Prix Erckmann-Chatrian Le Goncourt lorrain · depuis 1924
Recension · Prix Erckmann-Chatrian 2020

A Richard Rognet, pour l'ensemble de son oeuvre

par Bernard VISSE

Nancy, Palais du Gouverneur, 19 juin 2021


© Gérard Louis
Environ 6 minutes de lecture

L’arbre embrasse
le mystère
et ses mains aux signes de sirènes,
un poème anonyme
lutte contre le jour trop perçant,
on voudrait ne plus humilier
les mots
qui traînent dans la rue
avec la poussière
et que le vent, à la sauvette,
murmure avec nos mensonges ;
et l’arbre-mystère
monte en nos mains-sirènes,
intimité du détail,
de l’air
qu’on aimerait
comme le geste de l’Ange.

Mesdames, Messieurs,
Chers amis,
Cher Richard Rognet,

Ce poème date de 1983. Il se raconte que la poésie est l’une des sœurs de la musique : prenons donc la musique à témoin. Ô privilège du génie ! Lorsqu’on vient d’entendre un morceau de Mozart, le silence qui lui succède est encore de lui, a écrit Sacha Guitry, qui n’était ni poète, ni musicien… Oserai-je la paraphrase ? Lorsqu’on vient d’entendre un de vos poèmes, Richard Rognet, le silence qui lui succède est encore de vous.

Entre deux vers, entre deux strophes, le silence est goûteux comme un excellent vin, long en bouche. Le silence accompagne, nourrit, chacun des mots qui fleurissent harmonieusement ou qui se heurtent sur vos pages.

Sur celle que vient, avec talent, de lire Gilles Laporte, chaque mot est à lui seul un hymne qu’on retrouve dans chacun de vos ouvrages : arbre, mystère, main, anonyme, jour, poussière, vent, mensonge, intimité, geste, ange…

Et puis, chacun de vos titres ne serait-il pas comme le premier poème de vos livres ?

Vous y dessinez, édition après édition, le chemin de votre vie.
Vous êtes cet homme, entre émiettement et doute, entre détours éternels et fraude supposée comme si parfois vous ne vous sentiez pas légitime.
Vous êtes cet homme, amoroso, transi, mélancolique, voire à la dérive, qui peut avoir recours à l’abandon.
Vous êtes cet homme, voyageur, promeneur, visiteur délivré, lutteur sans triomphe, celui qui prend juste le temps de s’effacer dans l’ombre (trois de vos titres comportent ce mot), entre les méandres des saisons et les frôlements infinis du monde.
Vos titres sont votre parcours.

L’une de vos exégètes, Béatrice Marchal – elle se trouve dans la salle et je la salue -, décrit votre travail avec finesse et sensibilité. Un poète nous parle en confiance, sur le ton de la confidence, dans une langue simple, voire parlée et familière. Il écrit au rythme de la vie quotidienne, en fonction de son temps propre, des textes enracinés dans le prosaïsme des réalités courantes : c’est au sein de l’aujourd’hui qu’est débusqué le souvenir, qui vient transformer la vision. Elle possède l’art, tout comme vous, de dire beaucoup en peu de mots.

Si vous parlez, faites en sorte que votre discours soit meilleur que ce qu’aurait été votre silence.

Ce qu’il y a d’extraordinaire en vous, c’est, en dehors de vos talents littéraires, votre capacité à transmettre. Bien sûr, votre maman était institutrice au Val d’Ajol dans les Vosges. Vous êtes né au-dessus de l’école d’Hamanxard où elle officiait. Et vous avez fréquenté les bancs de l’école primaire, si j’ose dire, sous sa férule attentive. Mais l’atavisme n’explique certainement pas tout.

Vous êtes l’aîné d’une fratrie de quatre garçons, avec Frédéric, Renaud et Raphaël. En 1958, toute la famille quitte Le Val d’Ajol pour Dommartin-lès-Remiremont où votre maman dirige alors l’école de filles et où votre papa devient employé municipal. En 1959, vous entrez à l’école normale d’instituteurs de Mirecourt, tout en poursuivant vos études de Lettres à l’université de Nancy. En 1969, vous devenez enseignant dans cette école normale de Mirecourt, puis à Épinal lorsqu’elle y est transférée, avant d’intégrer en 1973 le collège Jules-Ferry, toujours à Épinal : vous y exercez comme professeur de lettres pendant 29 ans, jusqu’à votre retraite en 2002. Tout au long de votre longue carrière d’enseignant, combien de classes avez-vous conduites sur les chemins de l’orthographe, de la belle langue française (on ne parlait pas fâcheusement d’écriture inclusive dans ces années-là…), sur les chemins de la littérature… et de la poésie ?

 (Nancy, Palais du Gouverneur, 19 juin 2021)
(Nancy, Palais du Gouverneur, 19 juin 2021) © Gérard Louis

Au collège Jules-Ferry, vous avez proposé dans les années 1980 un « club de poésie », véritable « atelier d’écriture poétique » où gamines et gamins, passionnés par votre propre passion, exécutaient des prouesses en vers libres. Une dizaine de beaux volumes illustrés par des artistes, coédités avec le Centre départemental de documentation pédagogique des Vosges, conservent ces élans poétiques. Tous vos élèves ne sont pas devenus poètes. Nous pouvons penser cependant qu’ils ont pour la plupart bénéficié d’une inclination certaine pour les Belles Lettres.

Vous prenez goût à la lecture dès votre enfance, vous écrivez vos premiers poèmes à l’âge de douze ans. Vous publiez votre premier recueil en 1966. Et en 1971 votre rencontre avec l’immense poète Alain Bosquet marque une étape importante dans votre parcours. En 1991, vous entrez à l’Académie Mallarmé. En 1994, vous êtes nommé au grade de chevalier dans l’ordre des Arts et des Lettres. En 1996, dans celui des Palmes académiques.

Neuf ouvrages sont parus dans la collection blanche de Gallimard, une reconnaissance s’il en est (je vous présente à ce propos les excuses de David Ducreux et de Vanessa Nahon qui se trouvent l’un et l’autre à Clermont-Ferrand). Une quinzaine d’autres volumes sont publiés par divers éditeurs de renom : Saint-Germain-des-Prés, Belfond, Le Verbe et l’Empreinte, L’Estocade, éditions Voix-Richard Meier, éditions Aspect, Le Cherche Midi, La Différence, L’Herbe qui tremble…

Votre œuvre est traduit en italien, en espagnol, en allemand, en russe, en bulgare, en serbo-croate, en bengali, en anglais…

S’il fallait une preuve encore, Mesdames et Messieurs, de l’importance de Richard Rognet dans la poésie contemporaine, sachez que plusieurs dictionnaires lui consacrent une notice.
Je citerai seulement :
– Robert Sabatier, dans son Histoire de la poésie française (Albin Michel, 1988),
– Marie-Claire Dumas, dans son Dictionnaire de poésie : de Baudelaire à nos jours (P.U.F., 2001)
– Michel Caffier, dans son Dictionnaire des littératures de Lorraine (Éditions Serpenoise, 2003).

Citons bien sûr le magnifique essai de Béatrice Marchal : Richard Rognet ou L’ailleurs qui veut vivre, 1977-2002 : essai sur la quête d’une identité plurielle (Paris, aux éditions L’Herbe qui tremble, 2018). Citons chez le même éditeur, la même année : Richard Rognet, permanence de l’approche : actes du colloque organisé par l’université de Tours, octobre 2017.

Vous avez, Richard Rognet, reçu de nombreux Prix littéraires prestigieux : Prix Charles-Vildrac 1978, Prix Louise-Labé 1985, Prix Max-Jacob 1989, Prix Théophile-Gautier décerné par l’Académie française en 1993 et 2004, Prix Guillaume-Apollinaire 1997, Prix Louis-Montalte décerné par la Société des Gens de Lettres en 1998, Grand Prix de Poésie de la Société des Gens de Lettres 2002, Prix Alain-Bosquet 2005, d’autres encore peut-être…

Le Prix Erckmann-Chatrian 2020 pour l’ensemble de votre œuvre, bien qu’on l’honore depuis les années 1950 du nom de « Goncourt lorrain », est certainement le plus humble de tous ceux-là… Mais nous sommes tous heureux et honorés de vous le remettre solennellement, hic et nunc, à Nancy, en présence de cette honorable assemblée et de certains de vos amis.

C’est à mon tour de m’effacer en vous laissant sous la lumière. Le silence ouvrait ce propos. Je suis incapable de donner la source de cette phrase que je vous demande pourtant de bien vouloir accepter en guise de conclusion : Si vous parlez, faites en sorte que votre discours soit meilleur que ce qu’aurait été votre silence. Peut-être aurait-il mieux valu que je me taise devant vous, cher Richard Rognet.

Merci.

↑