L'Eclair de l'Est
M. Henri Bataille-Terraux reçoit à Vaucouleurs le prix Erckmann-Chatrian de 1939
mercredi 31 mai 1939 · p. 2 · signé « R. d'A. » (René d'Avril, pseudonyme de Léon Malgras)
Un animateur fervent du passé
Le comité Erckmann-Chatrian s'est réuni, comme il le fait tous les ans, pour remettre son prix au lauréat qu'il a désigné. Cette année, le prix allant à M. Henri Bataille-Terraux, pour la belle œuvre johannique qu'il entreprend en fouillant le sol, à l'endroit où Robert de Baudricourt reçut la Pucelle de Domrémy, c'est à Vaucouleurs qu'eut lieu dans l'intimité, la cérémonie.
Le comité E. C. ayant à sa tête son président, M. Georges Sadler, fut reçu à 11 h. 30, au spacieux hôtel de ville par M. Bilon, adjoint au maire de Vaucouleurs et représentant M. Philippe, souffrant et même alité. M. l'adjoint exprima les vifs regrets de ce dernier de ne pouvoir être présent à cette fête à laquelle il se réjouissait d'assister. Il dit combien la cité du Val des Couleurs était flattée du choix fait par le comité E.-C., choix qui honore à la fois la ville et celui qui attire sur elle, avec un éclat toujours grandissant, l'attention du monde savant et des amis de Jeanne d'Arc. M. l'adjoint sait comment les membres du comité Erckmann-Chatrian communient avec les habitants de Vaucouleurs dans le culte de l'Héroïne dont le sort se décida au château historique qui renaît de ses ruines. Il les en félicite et les en remercie.
M. Georges Sadler présente quelques excuses : celles entre autres de M. le Maire de Nancy et de pas mal de personnalités sympathisantes qui se sont absentées en raison des fêtes de la Pentecôte. Il se montre très touché des paroles prononcées par M. Bilon et le prie de transmettre à M. le Maire Philippe les remerciements du comité avec ses souhaits de prompt rétablissement.
Puis, en décernant au lauréat du prix E.-C. une belle médaille d'argent frappée artistement à l'effigie de Jeanne-la-Lorraine et gravée spécialement à la Monnaie, au nom de M. Henri Bataille, il fait un éloge très vif et très mérité, de l'œuvre accomplie déjà par lui et qui, le lendemain même, va se poursuivre, ce qui permettra aux chercheurs d'élucider maint point d'histoire et à tous ceux qui ont au cœur l'amour de Jeanne d'Arc de vivre l'instant pathétique où elle franchit la porte de France pour sauver la Patrie et accomplir sa destinée.
M. Henri Bataille, après l'expression de sa sincère reconnaissance envers le comité E.-C. régala l'assistance d'un récit mi-historique et mi-poétique des événements qui se passèrent il y a quelques siècles en ces lieux, tout en les éclairant du résultat de ses recherches dont il fit un rapide et suggestif historique. Mais s'élevant au-dessus des sèches considérations scientifiques, il fut très applaudi lorsqu'il confia à ceux qui l'écoutaient combien pour lui les plus humbles choses susceptibles d'avoir été les contemporaines de Jeanne d'Arc : le vieux tilleul, la crypte de la chapelle castrale, la voûte de la porte de France lui paraissaient singulièrement émouvantes.
On se rendit ensuite à l'Hôtel Jeanne-d'Arc où se perpétuent les meilleures traditions de l'art culinaire meusien. Signalons ces présences parmi les personnes qui prirent place à table en face du menu timbré d'une sorte d'écusson aux initiales du comité par Paul-Emile Colin. Ces personnes étaient du reste les mêmes qui s'étaient assises devant le panneau évocateur de Scherrer à la séance de l'hôtel de ville :
Le président du comité Erckmann-Chatrian arrivant de Novéant, était accompagné de Mme Georges Sadler. De Nancy étaient venus M. Emile Nicolas, président de l'Académie de Stanislas et de la Société Lorraine des Amis des Arts et Mme E. Nicolas ; M. et Mme Charles Berlet. Nous représentions les Ecrivains lorrains (en l'absence de M. Pierre Boyé empêché) et l'Union de la Presse nancéienne. De Metz, et représentant la municipalité, était venu M. Henri Maire, et de Bar-le-Duc, M. Lignot, vice-président de la Société des Sciences, Lettres et Arts. M. Georges Sadler était entouré de M. l'adjoint Bilon, du lauréat et de Mme Henri Bataille fille du regretté Me Terraux.
Au dessert, M. Georges Sadler porta en termes appropriés, la santé de ceux et celles qui avaient répondu à l'appel du comité, se loua d'avoir choisi la charmante ville de Vaucouleurs pour y tenir les assises de la Société qu'il préside et invita l'assistance à lever sa coupe en l'honneur de M. et Mme Henri Bataille. M. Henri Maire prononça une allocution, aussi jolie de forme que prenante pour les souvenirs de fidélité messine qu'il sut évoquer. M. Bataille, comme on l'en priait, varia un peu le sujet de ses prospections à travers les siècles en parlant non plus du château réapparu de Vaucouleurs, mais de celui de Gombervaux, distant de quelques kilomètres, très connu dans le pays sous le nom de manoir des quatre fils Aymon et qu'illustra, suivant la légende, un banquet fameux auquel assistait Duguesclin.
A la demande de Georges Sadler, et pour rester dans la note du Passé johannique, je lus le poème Domremy, qui parut dans le livre : L'Arbre des fées.
Sous la conduite de M. Henri Bataille, qui montra tout d'abord aux visiteurs de Vaucouleurs, la maison Le Royer (dont subsiste une Vierge d'un touchant caractère), maison que Jeanne habita pendant les dix mois qui précédèrent son départ, on escalada la butte qui, face à la frontière du Saint-Empire, fut témoin du grand événement, en direction du gros tilleul quasi sacré. Le fouilleur du sol historique nous dit sa joie d'avoir trouvé là beaucoup plus qu'il ne l'espérait tout d'abord, c'est-à-dire non seulement les fondations d'une vaste enceinte, mais encore des pans de murs encore intacts, hauts de plusieurs mètres et donnant de précieuses indications sur la marche à suivre pour des découvertes futures.
Répondant à la confiance que mit en lui M. Edouard Salin, M. Henri Bataille espère ainsi dégager entièrement les deux portes celle par laquelle Jeanne entra en paysanne, et celle par laquelle elle sortit en soldat. Ces portes sont beaucoup plus hautes qu'elles n'apparaissaient jusqu'alors, une grande partie de leurs murs restant encore enfouie dans l'humus, les détritus et les démolitions. M. Bataille croit pouvoir connaître maintenant où se trouvait le donjon dont on a retrouvé de formidables assises. Il semble être sur la trace de l'emplacement de la grande salle du château. Il a remarqué une meurtrière par laquelle, au-dessus du chemin de ronde, il n'est pas défendu de croire que les hommes d'armes du sire de Baudricourt et peut-être quelques-uns des futurs compagnons de Jeanne guettaient, sans être vus, celle-ci lorsqu'elle pénétrait dans la chapelle pour y implorer le secours de Notre-Dame-des-Voûtes.
La visite de ces lieux singulièrement prenants se fit dans une belle et claire lumière ensoleillée et dura plusieurs heures. Les personnes qui se trouvaient là et d'assez nombreux touristes se joignirent au comité E.C. auquel ils durent la bonne fortune d'écouter les explications, vraiment captivantes et suggestives de M. Henri Bataille.
Pour qu'il n'y ait aucun sujet d'erreur, ce dernier prévient toutes les personnes qui seraient désireuses de faire des dons aux fouilles du château de Vaucouleurs, que seul il est habilité par le comité des fouilles présidé par M. Salin, pour recevoir à Vaucouleurs tous les dons destinés aux fouilles ainsi que les inscriptions comme membre de la Société des fouilles.
L'humble petit musée que l'on visita avant de parcourir le vaste espace des ruines contient certaines pièces de grande valeur, entre autres des poteries médiévales, patiemment reconstituées, ces objets sont bien moins anciens, mais beaucoup plus rares que ceux du même genre de l'époque gallo-romaine, au dire des archéologues.
Avant de se séparer dans la triple direction de Bar, Metz et Nancy, les membres du Comité Erckmann-Chatrian, alléchés par le récit fait par M. Henri Bataille-Terraux, des légendes concernant le château de Gombervaux, allèrent contempler ces ruines romantiques, hantées d'un perpétuel vol de corneilles. Le donjon majestueux ne domine pas un escarpement comme on pourrait le croire, mais se niche au fond d'une cuvette remplie d'eau dormante. Il n'en a que plus de caractère, à cause du reflet dans les douves naturelles et plus de mélancolie grâce à l'isolement du site et à la végétation lacustre.
Le donjon ainsi que la ferme au portail armorié qui l'avoisine, appartiennent à un Nancéien, M. Plauche, qui possède là un pur joyau du XIVe siècle.
Très satisfaits de ce beau Lundi de la Pentecôte passé en de doux paysages meusiens ennoblis par l'Histoire, les membres du Comité Erckmann-Chatrian se séparèrent devant le château de Gombervaux avec l'espoir de se retrouver plus nombreux à Nancy, lors d'une grande réunion projetée pour l'automne.
R. d'A.