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Revue de presse · Prix Erckmann-Chatrian 1928

L'Est républicain

La Manifestation Nancy-Verdun de la Société Erckmann-Chatrian

mardi 5 février 1929 · p. 1


En Une, le mardi 5 février, L'Est républicain rend compte de la journée du dimanche où l'on a remis le Prix à M. Thiéry.

Verdun, 4 février. — Faisant suite aux journées Nancy-Metz des deux années précédentes, la Société Erckmann-Chatrian, sous le haut patronage du président de la République, a continué magnifiquement son œuvre de régionalisme national par sa manifestation de dimanche dernier à Verdun.

Vers midi, les membres de la Société Erckmann-Chatrian de Nancy, MM. Émile Hinzelin, président d’honneur ; Sadler, président ; accompagnés de MM. Houot et Peltier, adjoints au maire de Nancy ; M. Antonin Daum, vice-président de la Société et de la Chambre de commerce ; M. J.-P. Jean, président du Souvenir Français de Metz ; M. Pierre Hinzelin, secrétaire de la Société Erckmann-Chatrian, arrivaient en automobile à Verdun où leur premier acte fut un hommage respectueux aux morts de Verdun : deux magnifiques gerbes de fleurs naturelles furent déposées au pied du monument de la Porte-Chaussée, au nom de la ville de Nancy et de la Société Erckmann-Chatrian, en présence de M. Campion, sous-préfet, et de la municipalité.
À midi, un banquet intime réunissait les personnalités nancéiennes et messines à l’hôtel de la Paix, chez Mazel, sous la présidence de M. Schleiter.

La réception à l’hôtel de ville

À 14 heures, M. Schleiter, entouré de MM. Panau et Berthémy, adjoints ; du général Bordereaux, gouverneur militaire ; M. André Campion, sous-préfet de Verdun ; de M. Gabriel Schleiter, attaché au ministère des Colonies ; de MM. Rochette, Millié, Bève, conseillers municipaux, recevait les membres de la Société Erckmann-Chatrian dans le petit salon de l’hôtel de ville, ainsi que M. Thiéry, inspecteur primaire auquel devait être décerné, un instant plus tard, le prix annuel de la Société Erckmann-Chatrian, pour le recueil d’auteurs lorrains qu’il a fait à l’intention des élèves des classes primaires et des classes primaires supérieures.

En souhaitant la bienvenue à ses hôtes distingués, M. Schleiter trouva les termes qui convenaient pour remercier la Société Erckmann-Chatrian, qui avait eu la délicate attention d’associer à sa manifestation littéraire la ville de Verdun.
Au nom de la municipalité de Nancy, M. Houot répondit en ces termes :

Discours de M. Houot, adjoint au maire de Nancy

« La municipalité de Nancy nous a chargés, mon collègue M. Peltier et moi, de renouveler aux représentants de la ville de Verdun le salut fraternel et cordial que vous apportait notre maire, au mois de juillet dernier.

Et nous remercions bien vivement la Société Erckmann-Chatrian de nous en avoir fourni l’occasion, en nous conviant à la remise de son prix annuel et en nous permettant ainsi de participer, suivant sa tradition, à une de ces fêtes organisées sous le double signe de la littérature régionale et du plus pur patriotisme. C’est bien de l’Erckmann-Chatrian mis en pratique !

Erckmann-Chatrian — voilà deux noms qui sonnent bien à Verdun — de ceux qui ont su évoquer en un style familier, en images vivantes, l’âme naïve et héroïque des vétérans de la Révolution et des grognards de l’Empire — et comme ils auraient bien compris et exprimé le poilu de Verdun !

Et comme ils ont bien su aussi rendre l’infinie tristesse des pauvres paysans, des artisans, des vieux, des femmes et des enfants chassés par l’invasion, suivant, en poussant les lamentables épaves de leurs foyers détruits, l’amer chemin de l’exil.

Quelle épopée de grandeur et de tristesse — et d’horreurs — eût été une histoire des batailles de Verdun contée par les Erckmann-Chatrian !

C’est leur accent, Monsieur le maire, Messieurs les représentants de Verdun, qu’il me faudrait pour vous rapporter la grande pitié de Verdun, qu’ont ressentie tous les Nancéiens durant la tourmente.

Pendant tout cet hiver, ce printemps de 1916, quand, la nuit venue, s’étaient tus tous les bruits de la ville, nous allions prêter l’oreille à un grondement sourd, ininterrompu, sinistre. C’était le canon de Verdun. C’était l’assaut de toutes les forces de l’ennemi contre la pierre angulaire de notre front, contre le barrage de corps, de volontés et d’âmes qui protégeait notre culture, notre dignité, notre liberté.

C’était la mort qui marquait ses victimes — et c’était le martyre des blessés tombés dans la nuit.

C’est tout cela que sentaient les cœurs des Nancéiens, étreints par l’angoisse de Verdun, alors que se débattaient par le fer, par le feu et dans le sang les destinées de la France.

Une autre angoisse aussi nous troublait — c’était la pensée de nos parents, de nos amis et de nos voisins de Verdun, chassés de leurs maisons — de leur ville — errant par la France — abandonnant à la ruine, à l’incendie les maisons de leurs ancêtres — leurs meubles familiers, leurs souvenirs les plus chers et payant de leur détresse l’honneur d’être citoyens de la forteresse dont la destruction aidait à sauver le pays.

Ce sont ces pensées que nous inspirait le roulement nocturne — continu — effrayant des canons de Verdun.
Nancy et Verdun sont bien rapprochés, Monsieur le maire, puisque nous avons été assez près pour entendre l’écho de vos douleurs. C’est pour les villes, comme pour les hommes, un lien que le voisinage, et l’occasion de fraterniser.

Après les longues et dures épreuves de la guerre — de la reconstitution — voici venir, maintenant, nous en formons chaleureusement le vœu, les heures bénies de la réparation et des travaux féconds de la paix. C’est l’écho joyeux des temps heureux de la ville de Verdun qui, désormais, viendra réjouir les oreilles et les cœurs des Nancéiens. Croyez-en leur représentant, Messieurs, c’est dans des cœurs de bons voisins et amis qu’ils retentiront dans l’heur comme dans le malheur.

En souvenir de la visite de la Société Erckmann-Chatrian à Verdun, M. Schleiter remit à M. Émile Hinzelin, à M. Sadler et à M. Thiéry la médaille de la ville de Verdun.

La séance solennelle

Elle eut lieu dans la salle des fêtes de l’hôtel des Sociétés. De nombreuses personnalités civiles et militaires y assistaient, quelques instituteurs et institutrices ainsi qu’un public de choix venu apporter à l’éminent écrivain, Émile Hinzelin, l’expression nouvelle de son admiration.

M. Schleiter ouvrit cette séance solennelle par la très belle allocution qu’on va lire et qui fut saluée de vifs applaudissements :

Allocution de M. Schleiter, député-maire de Verdun

« Peu d’années après la guerre, je me trouvais un jour dans le cabinet d’un notable fonctionnaire verdunois, occupé à discuter avec son architecte de la décoration de la pièce et, me montrant un dessin fort élégant et gracieux d’ailleurs, composé de chardons et de croix doubles alternés, il ajoutait : Vous ne direz pas qu’à la faveur de la reconstruction je ne reste pas dans la couleur locale !

Mon sourire ironique le surprit et il me fallut expliquer que, pour décoratifs que puissent être les motifs envisagés, ils ne pouvaient prétendre en aucune façon s’inspirer de souvenirs locaux historiques, attendu que Verdun n’eut jamais l’usage ni du chardon, propre à Nancy avec sa devise piquante et pittoresque, ni de la croix double, réservée au duché de Lorraine, dont jamais Verdun ne fit partie, étant alors un petit État souverain possédant ses propres armes.

N’ai-je pas dû un autre jour, faire gratter de la façade d’une de nos églises rebâtie après la grande destruction ces mêmes armes complètes de Lorraine, qu’un artiste mieux intentionné que documenté y avait sculptées, auxquelles je fis simplement substituer les armes de Verdun !

Qu’est-ce à dire ? Aurions-nous ici quelque hostilité, instinctive ou voulue, à l’encontre de la Lorraine ?

Que non pas ! Simple souci historique, respect de la vérité d’hier, volonté de ne pas laisser induire en erreur nos enfants et fausser leurs connaissances du passé de leur petite patrie, dont l’histoire est assez belle pour leur être enseignée dans sa réalité authentique.
Mais ce particularisme de bon aloi n’exclut en rien la réelle sympathie pour la Grande Lorraine, telle que l’a définie M. le professeur Parisot : la région lorraine actuelle, qui s’étend aux anciens duchés de Lorraine et de Bar et aux trois villes libres impériales de Metz, Toul et Verdun. Respecter les souvenirs du passé n’a jamais nui, ni dans le présent, ni pour l’avenir.

Cette grande Lorraine moderne, groupant dans la France une et indivisible des gens de mœurs et de langue semblables, d’intérêts et de besoins concordants, nous sommes toujours heureux d’en voir développer l’activité si bienfaisante. Et ce nous est toujours un plaisir d’en noter les manifestations.

Aussi suis-je heureux aujourd’hui de souhaiter la bienvenue à Verdun aux représentants de la ville de Nancy.
MM. Houot et Peltier, adjoints au maire de Nancy, représentant la grande ville aux portes d’or, aux vastes perspectives, aux nobles symétries, j’aurais été heureux de saluer M. Hocquard, adjoint au maire de Metz, la chère ville sœur retrouvée, que dis-je, la fondatrice et la mère de Verdun, dont l’histoire dans le passé, les coutumes et les mœurs se confondent avec les nôtres.
À vous, Messieurs et chers Collègues, aux grandes villes que vous représentez, toute notre sympathie dans un commun amour de notre grande Lorraine.

Si aujourd’hui se trouvent réunis ici ses représentants, nous le devons à la Société Erckmann-Chatrian et à son actif et dévoué directeur, M. Sadler, qui nous ont conviés à cette réunion. Nul n’était plus qualifié que ce groupement, qui a fait, des deux noms des bons auteurs de L'Ami Fritz, du Docteur Mathéus et de L'Invasion, tout un programme d’activité régionale dans un cadre national où nous sont donnés en exemple les braves gens, simples et vrais, d’une exactitude frappante, qui, pour rester eux-mêmes, n’en étaient pas moins de bons Français ignorant l’autonomisme.

Gardienne vigilante de nos traditions régionales, la Société Erckmann-Chatrian nous fait assister aujourd’hui à quelque chose de rare à Verdun, l’attribution d’un prix littéraire.

Ici je m’arrête : je laisse à M. Émile Hinzelin, le distingué président de la Société Erckmann-Chatrian, dont Verdun aime et apprécie l’érudition et l’éloquence, le soin de parler, mieux que je ne saurais le faire, du lauréat. Mais M. l’Inspecteur Thiéry me permettra de lui adresser à la fois mes félicitations personnelles et celles de la municipalité, et de lui dire combien je lui sais gré d’avoir cherché à faire mieux connaître à nos enfants la région où ils sont nés, où ont vécu leurs pères, où ils sont appelés à vivre eux aussi, de la leur faire aimer comme il l’aime lui-même, ce qui est encore le meilleur moyen de les y enraciner.

Ce faisant, il n’a pas seulement servi la Lorraine, mais la France, car on n’a pas encore trouvé de meilleur moyen de faire aimer la grande patrie que de conserver fidélité et souvenir à la petite, qui n’en est que la figure locale. »

M. Houot s’associa aux paroles de M. Schleiter et célébra, une fois de plus et avec une conviction sincère, l’amitié qui unit si heureusement la ville de Nancy et la ville de Verdun. Il rappela que les emblèmes du Chardon Qui s’y frotte s’y pique s’adressaient plutôt à nos ennemis d’hier qui en ont fait la triste expérience. Et, évoquant les souvenirs des Nancéiens, pendant la guerre, alors que la bataille faisait rage à Verdun, il termina per ces mots : Nous avions dans les yeux l’image que nous avons dans le cœur.

M. Émile Hinzelin et la grande figure d’Erckmann

Et ce fut pendant une heure un vrai régal littéraire pour l’assistance, qui aurait écouté plus longtemps encore, avec la même attention soutenue, avec le même intérêt, avec une curiosité toujours accrue. Le grand écrivain parla, comme toujours, avec son cœur resté si jeune, avec sa foi d’apôtre et patriotique. Sa passion du beau, du bon, du sincère se lisait dans son regard si plein d’affectueuse tendresse. Avec émotion, il associa à la cérémonie les deux grands noms d’Erckmann et de Chatrian.

« Quelle joie eût été celle d’Erckmann, dit-il, d’entrer dans cette superbe salle construite, en grande partie, grâce aux indemnités volontairement abandonnées par les proscrits et les incarcérés alsaciens et lorrains, de retour à Strasbourg, usés, mourants, n’ayant eu que le temps d’attacher un drapeau à leur fenêtre. Offrons ces drapeaux à la ville sainte, disaient-ils, à Verdun qui nous a sauvés. »

Ah ! ce nom de Verdun, continua l’orateur, devant lequel tout homme libre salue quand il est prononcé dans n’importe quelle partie du monde. Verdun, c’est la ville pavoisée des souvenirs les plus sublimes et les plus sacrés. La bataille de Verdun ne s’est terminée que par le traité de Versailles, après avoir été forgée sur l’enclume de Moltke par le marteau de Bismarck.

Et M. Hinzelin mit en relief la grande œuvre d’Erckmann, son esprit travailleur que lui avait légué son honorable père, ses prédictions réalisées avec une précision étonnante, sa manière de savoir toujours sourire, même en face du danger, comme le faisaient nos poilus, pendant la guerre, au plus fort de la bataille.

Puis Erckmann aux prises avec les gueux, les autonomistes d’aujourd’hui qui voudraient faire de l’Alsace et de la Lorraine une seconde Irlande. Mais l’orateur a confiance en l’élite de la France qui, de ce côté, complétera l’œuvre de M. Poincaré.

Erckmann avait encore le don de s’intéresser particulièrement aux éducateurs de la jeunesse. Il citait souvent, très à propos, des passages de la Bible et de l’Évangile et aimait se faire l’écho de certaines paroles de saint Vincent-de-Paul : « L’instituteur subissait toutes sortes d’influences à ce moment : celles du maire, de l’adjoint, du curé, dit le distingué orateur ; aujourd’hui, l’instituteur est un homme libre ; il n’a plus peur et c’est très bien, car il a une haute conscience de son rôle. »

Et si les Alsaciens ont connu des souffrances sans nom, sous toutes les formes, ils avaient toujours comme talisman une page d’Erckmann.

Nous ne pouvons, hélas ! suivre l’écrivain dans tous les détails de son exposé.
Dans une vibrante péroraison, M. Émile Hinzelin associa dans un même souvenir ému les noms d’Erckmann, de Chatrian, de M. Poincaré, qui préside si magnifiquement à la grande œuvre de reconstitution nationale de la ville de Verdun et enfin la mémoire des grands morts de la guerre du droit.

L’assistance fit une belle ovation au grand maître et, quand il quitta la salle, de nombreuses mains se tendirent pour le féliciter.
M. Sadler remercia M. le maire de Verdun et les autres personnalités de leur touchant accueil puis, en termes excellents, il félicita le lauréat du jour, M. Thiéry, auquel il remit le prix annuel de la Société Erckmann-Chatrian. En transmettant à M. Thiéry les félicitations du maréchal Lyautey, président d’honneur du groupement, il termina par l’espoir de le voir bientôt couronné par l’Académie française, comme M. Mathis, titulaire du prix de 1926.

En remerciant, M. Thiéry dit entre autres : Que le peu que j’ai fait puisse être un hommage à la mémoire d’Erckmann-Chatrian.

M. Schleiter leva la séance non sans avoir su gré, une fois de plus, à la Société Erckmann-Chatrian d’avoir procuré aux Verdunois le plaisir d’une si belle manifestation et exalta encore les qualités du grand poète lorrain, M. Émile Hinzelin, que Verdun aime toujours revoir et entendre sans jamais se lasser.

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