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Logo du Prix Erckmann-Chatrian Prix Erckmann-Chatrian Le Goncourt lorrain · depuis 1924
Allocution · Prix Erckmann-Chatrian 2013

Ouverture du colloque : "Centenaire du Comité Erckmann-Chatrian"

par Gilles LAPORTE

Metz, Université de Lorraine, 4 novembre 2013


« Rome en un jour », Maria POURCHET
« Rome en un jour », Maria POURCHET
Environ 12 minutes de lecture

Monsieur le Maire,
Monsieur le vice-président du Conseil régional de Lorraine, délégué à la Culture,
Monsieur le représentant du Conseil général de la Moselle,
Mesdames, Messieurs les élus, représentants les Villes de Metz, Nancy, Phalsbourg, Epinal, Bar-le-Duc, Saint-Mihiel,
Mesdames, Messieurs les représentants les institutions partenaires, telle la DRAC de Lorraine,
Mesdames, Messieurs les représentants de l’Académie de Stanislas, de l’Académie nationale de Metz, de l’Académie d’Alsace, des collectivités, administrations, et associations, dont l’Association des Ecrivains d’Alsace, Lorraine, Territoire de Belfort,
Monsieur le Président de l’Université de Lorraine à Metz,
Mesdames, Messieurs,
Chers Amis,

Nous nous sentons bien, cet après-midi, dans cette belle Université de Lorraine, sur l’île du Saulcy, à Metz.
S’il est timide sur la campagne environnante et sur la ville, le soleil est rayonnant dans les cœurs. Car nous sommes là, avec nos partenaires fidèles et déterminés : la Région Lorraine, la Ville de Metz, les Villes de Nancy, Phalsbourg, Epinal, Bar-le-Duc, Saint-Mihiel, avec la Drac et l’Université de Lorraine, pour une célébration importante : un centenaire, et pour une fête : celle du partage.
Qu’est-ce qu’un livre, s’il n’est pas, d’abord, une invitation au partage ?
Qu’est-ce qu’un auteur, s’il n’est pas, d’abord, un élan vers l’autre, une ouverture à l’autre, un espoir d’échange, voire de communion avec l’autre ?
Et qu’est-ce qu’un éditeur s’il n’est pas ce maillon fort indispensable entre l’intention de l’écrivain et l’attente de ses lecteurs ?
Le poète espagnol Federico Garcia Lorca lançait ce cri du cœur, un matin de septembre 1931, dans la bibliothèque de son village natal Fuente Vaqueros en cours d’inauguration :
Des livres ! Des livres ! Voilà un mot magique qui équivaut à clamer : AMOUR ! AMOUR ! et que devraient demander les peuples tout comme ils demandent du pain ou désirent la pluie pour leurs semis… La devise de la République doit être : la Culture ! La culture, parce que ce n’est qu’à travers elle que peuvent se résoudre les problèmes auxquels se confronte aujourd’hui le peuple plein de foi mais privé de lumière.
N’oubliez pas que l’origine de tout est la Lumière ! 

Nous nous sentons bien, cet après-midi, dans cette prestigieuse Université de Lorraine, comme nous nous sommes sentis bien ce matin, comme nous nous sentirons bien encore ce soir en l’Hôtel de Ville de Metz, parce que vous avez voulu, Mesdames et Messieurs, tous ensemble, que le Comité Erckmann-Chatrian soit reçu avec tous les égards qui lui sont dus, compte tenu de son âge et de ses missions, et avec cette chaleur qui vous caractérisent, vous universitaires, votre Ville, notre Région aux passé et patrimoine si riches !
D’une seule voix, la mienne (mais qui synthétise toutes les autres !), ce Comité Erckmann-Chatrian vous remercie, du fond du cœur. Que toutes celles et tous ceux, élus et administratifs, membres d’associations, qui ont fait en sorte que cette journée soit belle et passionnante, et agréable à vivre, soient ici remerciés.

Emile Erckmann et Alexandre Chatrian, deux hommes dont l’histoire nous dit qu’ils n’étaient pas faciles à vivre, vont être au cœur de nos rencontres de ce jour. Leur vie, leur œuvre. C’est notre ami, l’historien Jean-Pierre Rioux, leur grand spécialiste que nous remercions d’être venu de Paris pour vivre avec nous ce grand moment, qui nous parlera d’eux comme d’amis, de complices, parfois aussi de… modèles.

Il est de bon ton, à la première rencontre, de se présenter.
Aussi vais-je m’acquitter de cette agréable tâche. Qui sommes-nous ?

Notre Comité est composé de :
- Michèle Maubeuge, secrétaire
- André Markiewicz, trésorier
- Francis Kochert, ancien secrétaire, chargé de la célébration du Centenaire.
- Muriel Carminati,
- Philippe Martin, responsable de la commission Histoire-Bourse lorraine, professeur d’Histoire à l’Université à Lyon, retenu dans cette ville par un grave problème familial. Philippe nous prie d’accepter ses excuses.
- Pierre-Marie Beaude,
- Roger Bichelberger, ancien président. Eloigné de nous par un état de santé très précaire, Roger nous prie d’accepter ses excuses.
- Gaston-Paul Effa, ancien président. Lui aussi empêché, par un problème familial, nous prie d’accepter ses excuses.
- Robert Scheuer
- Bernard Visse
- et votre serviteur, Gilles Laporte, président de ce Comité depuis le 9 janvier 2009.

Tous font partie de cette catégorie d’extraterrestres rencontrée parfois en librairie ou sous des chapiteaux, derrière des piles de livres, la plume à la main : les Gens de Lettres.

Nous avons cent ans !
Mais…
D’où venons-nous ?
Là, et maintenant, une page d’histoire s’impose.

C’est le 17 juillet 1913 qu’Émile Hinzelin, écrivain, membre de l’Académie française, et Georges Sadler, musicien et homme de Lettres, réunissent à Nancy une vingtaine de personnalités lorraines. Ils leur proposent la création d’une Société Erckmann-Chatrian. L’idée est si bien accueillie qu’en novembre de la même année (1913), Georges Sadler demande audience au Président de la République, le Lorrain Raymond Poincaré qui le reçoit, l’entend, approuve le projet, et suggère, pour cette société, des activités de défense et promotion de la langue française dans les pays annexés par la Prusse après la défaite de Sedan, notamment en y diffusant les œuvres populaires d’Erckmann et Chatrian. L’objectif est clairement défini. Il sera précisé le jour de Noël, à la table du célèbre restaurant nancéen Walter, où Georges Sadler rend compte de ses entretiens avec le Président de la République aux notables et artistes lorrains intéressées par le projet. Tous l’approuvent sans la moindre hésitation. L’action peut donc s’engager.

Le 16 janvier 1914 est officiellement créée la Société Erckmann-Chatrian.
Son premier président est Émile Hinzelin. Elle sera administrée par Georges Sadler. Elle aura pour Présidents d’honneur, élus et salués à l’unanimité : Maurice Barrès et le maréchal Lyautey.

Durant la première Guerre mondiale, cette Société va se consacrer au soutien des réfugiés lorrains et alsaciens, distribuer quelque 5000 livres d’Erckmann-Chatrian aux écoles et hôpitaux. Elle va organiser des conférences, représentations théâtrales et autres manifestations culturelles pour rassembler les fonds nécessaires à ses activités. Le mémorable concert de juin 1917 rassemblera 1200 personnes à Nancy, salle Poirel, sous la protection d’avions français chargés d’éloigner les bombardiers prussiens Tauben.

En 1925, premières missions accomplies dans le respect des engagements pris, Lorraine et Alsace ayant réintégré la République française, la Société devenue Comité sous l’égide de Georges Sadler, décide la création d’un prix littéraire qui sera décerné chaque année, en novembre, par un jury composé de personnalités issues des quatre départements lorrains, et remis solennellement au lauréat au printemps suivant. Pourront concourir les auteurs d’origine lorraine ou lorrains d’adoption, et les écrivains non lorrains qui ont publié un ouvrage de valeur sur un sujet lorrain.
Son premier lauréat, en novembre 1925, Eugène Mathis, de Fraize (Vosges) auteur du roman Les héros, gens de Fraize recevra son prix des mains du maréchal Lyautey.

À la suite d’Émile Hinzelin, Georges Sadler présidera le Comité Erckmann-Chatrian jusqu’à sa mort en 1958. Lui succéderont les écrivains : professeur Albert Schneider, Roger Bichelberger, Michel Caffier, Philippe Claudel, Gaston-Paul Effa, puis votre serviteur.
Depuis sa date de création, le Prix Erckmann-Chatrian a été attribué très régulièrement, sauf interruption de 1940 à 1944.
Juste conséquence de sa qualité, il a acquis très vite une belle notoriété. Dès 1945, la presse nationale le baptisait… Goncourt Lorrain !

Fidèle à sa politique de qualité et de stricte loyauté (selon les mots du président Schneider), à sa volonté d’œuvrer pour la défense d’une langue française vivante et belle, à sa tradition de promotion de la culture française issue de Lorraine, le Comité Erckmann-Chatrian a créé en 1989 deux autres prix, permettant de couvrir un champ plus vaste de la création littéraire et de la recherche historique, de révéler de nouveaux talents : la Bourse Histoire, et la Bourse Lorraine.

Si nous sommes réunis ce 4 novembre 2013, c’est pour rendre hommage aux fondateurs de notre Comité que je viens d’évoquer, à tous les auteurs qui, couronnés par nos jurys, ont porté, portent et porteront encore haut et loin les couleurs de notre culture, le regard sans cesse fixé sur un objectif : par le travail et la création de qualité, par le maintient permanent à l’état de veille de la mémoire, permettre à nos contemporains, puis aux femmes et hommes à venir, de mieux partager encore le fruit de la réflexion, le désir d’une société plus éclairée et plus respectueuse, la passion de l’Histoire, et le désir d’un irrésistible voyage, sur les chemins de notre pays, vers… le BEAU !

Si nous sommes réunis aujourd’hui, c’est pour entendre trois communications de personnalités directement concernées par la vie et l’œuvre d’Emile Erckmann et Alexandre Chatrian.

La première de ces personnalités vient d’Alsace : Gabriel Schoettel.
Issu d’une famille ouvrière, Gabriel Schoettel est professeur agrégé de Lettres modernes. Il a consacré son mémoire de maîtrise au Monde imaginaire d’Alain-Fournier. Ecrivain, il a publié une douzaine de pièces de théâtre pour Les Nuits théâtrales de Marlenheim, une dizaine de romans, dont Des Airs de vérité en 2004 et, chez Le Verger éditeur, en 2011, Le Chagrin et l’oubli. Nombre de ses travaux ont été remarqués et primés. Gabriel Schoettel est vice-président de la Société des Ecrivains d’Alsace-Lorraine-Territoire de Belfort, dont nous saluons le président Jean-Michel Jeudy, et membre de l’Académie d’Alsace, dont nous saluons la présidente Christiane Roederer. Il va nous présenter L’Ami Fritz, un roman alsacien.

Puis nous entendrons Gérald Tenenbaum.
Gérald Tenenbaum est né à Nancy. Polytechnicien, l’un des mathématiciens français les plus brillants de notre temps, professeur à l’Institut Elie Cartan de l’Université de Lorraine à Nancy, il est spécialiste d’algèbre et théorie analytique et de probabilité des nombres. Dans ce domaine universitaire, récompensés par un prestigieux prix de l’Académie des Sciences pour le livre Les Nombres premiers, écrit avec Michel Mendès-France (publié dans la collection J’ai Lu), ses travaux font autorité. Gérald Tenenbaum est aussi un écrivain remarquable. Il a signé sept romans à ce jour, dont quatre chez Héloïse d’Ormesson : Le Geste en 2006, Souffles couplés en 2010, L’Affinité des traces en 2012. En 2008, dans cette même maison d’édition, il a publié L’Ordre des jours, un roman très remarqué dès sa sortie, fort et émouvant, reçu avec enthousiasme par notre Jury qui lui décerna le Prix Erckmann-Chatrian. C’est en sa qualité d’ancien lauréat que Gérald va nous dire ce qu’est pour lui Ecrire en Lorraine, écrire entre deux rives, tenter de nous faire pénétrer le mystère de la relation surprenante de l’écrit littéraire avec la recherche mathématique de haut niveau.

Enfin, en hors d’œuvre consistant d’un festin que nous partagerons ce soir dans le grand salon de la mairie de Metz, Jean-Pierre Rioux nous parlera d’Erckmann et Chatrian.
Né en région parisienne, professeur agrégé d’Histoire, Jean-Pierre Rioux est l’un des grands spécialistes de l’histoire contemporaine de la France, politique, culturelle et sociale. Il a enseigné en Université, à Paris X Nanterre, à l’Institut d’Etudes politiques, à New-York, a dirigé des recherches au CNRS. Inspecteur général de l’Education nationale, il met ses compétences au service de nombreuses revues, dont Histoire, et Esprit, tient des rubriques sur France Culture, dans Le Monde et La Croix. Il a dirigé plusieurs dizaines de thèses universitaires, signé près d’une trentaine de livres, depuis Les Bonaparte en 1968, consacrés à des sujets aussi passionnants et variés que la Guerre d’Algérie, la 4ème République, le Front populaire, Charles de Gaulle, la Mémoire de la France, ou les populismes. Et il offre une grande partie de sa vie de chercheur et d’écrivain à nos deux complices Emile Erckmann et Alexandre Chatrian. Auteur de plusieurs travaux à eux consacrés, dont Erckmann-Chatrian ou le trait d’union, il s’ingénie à tirer de l’ombre ces deux hommes et leur œuvre, présentant, préfaçant, analysant sans relâche leurs textes. Il est à l’origine de la nouvelle publication, en 2012, des Contes fantastiques d’Erckmann-Chatrian aux éditions de L’Omnibus. A propos de l’œuvre de ces deux amis-ennemis dont il nous dira ce soir qu’ils étaient Deux cocos bien plébéiens, Jean-Pierre Rioux écrit dans la préface des contes :

(Je cite)
En fait, de crayonnages de jeunesse en premier best-seller, Erckmann et Chatrian nous livrent sous couleur de fantastique une ambition humaine dont on aurait tort de sourire aujourd’hui. Il s’agit, nous disent ces hommes du 19ème siècle descendants directs des Lumières, de la Révolution et de l’Empire, de cheminer vers le progrès et l’Instruction sans faire fi de l’onirisme, sans disjoindre le souci du réel et les pérégrinations de l’âme, la bête et la belle, la pulsion instinctive et le bon sens social, le pessimisme et l’optimisme, la vérité et le mensonge : l’ombre et la lumière, en quelque sorte, de la comédie humaine en prise avec l’Histoire.
(Fin de citation.)

Etrange et puissant regard dans un miroir qui nous renvoie à des images très actuelles de dérèglements politiques, économiques et sociaux dont nous ne parvenons pas à nous dépêtrer ! Actualité d’une œuvre que d’aucuns maîtres de chapelles (qui n’en ont rien lu) s’acharnent à dire sur le monde condescendant, parfois même méprisant : du passé, régionaliste !, en un mot… ringarde !

Si nous sommes réunis aujourd’hui, c’est aussi pour honorer les trois auteurs qui, ce matin même, ont été couronnés par le Comité Erckmann-Chatrian. Leur prix leur sera remis lors d’une cérémonie organisée en l’Hôtel de Ville de Nancy, le 22 février prochain. Ils ont écrit des livres qui resteront dans notre mémoire et nourriront notre aspiration à davantage d’humanité.

Que cet hommage touche aussi les éditeurs qui, par les temps convulsifs que nous traversons, assument leur mission avec courage.
Que notre regard se tourne aussi avec affection vers les libraires, tellement malmenés par des organisations internationales insupportables (mais devenues, selon les tenants du néolibéralisme, incontournables), que nombre d’entre eux se voient dans l’obligation de fermer leur porte. Or, sans mariage heureux auteur-éditeur-libraire, le livre n’existe pas !

Il ne sera pas facile, dans ce contexte, d’exaucer le vœu de Federico Garcia Lorca. Mais, manches retroussées, avec Erckmann-Chatrian, et livre en main, comme nos grands anciens sous les bottes et les bombes prussiennes, nous saurons rester actifs et confiants.

La preuve :
Le Prix Erckmann-Chatrian de Littérature 2013 a été décerné ce matin à Maria Pourchet pour son roman Rome en un jour (paru chez Gallimard).

La Bourse Histoire 2013 a été attribuée à  Caroline et Paul Chopelin pour leur ouvrage L'Obscurantisme et les Lumières.

La Bourse Lorraine 2013 a été attribuée à  Paulette Choné pour son livre La Renaissance en Lorraine.

Ils sont brillamment, aujourd’hui, ici à Metz, notre passerelle entre passé et avenir. Ils sont les dignes héritiers d’Emile Erckmann et d’Alexandre Chatrian, l’espoir vivant de Garcia Lorca, les disciples de Jean-Pierre Rioux !
Qu’ils soient applaudis avec chaleur. Ils le méritent.

Merci à vous toutes et à vous tous ici présents.
Merci à celles et ceux qui n’ont pas pu être des nôtres aujourd’hui, mais qui nous soutiennent fidèlement et courageusement.
Bonne journée Erckmann-Chatrian.
Bon Centenaire, et… bonne lecture !

Gilles LAPORTE.

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