Bourse Lorraine.- Sagesses vosgiennes, par Colette MÉCHIN et Benoît SCHAAL
par Bernard VISSE
Saint-Mihiel (55), bibliothèque bénédictine, 9 avril 2011

Si nous ne formions pas un tel aréopage, Monsieur le Maire, Monsieur le Président, Mesdames, Messieurs, ici, dans cette prestigieuse bibliothèque bénédictine de la Ville de Saint-Mihiel, je pourrais dire que… nous avons affaire à des pointures. Un mien petit neveu aurait soupiré : « C’est du lourd »….
Mais voilà, les circonstances présentes ne se prêtent pas à ce type de dérives verbales qui ont parfois du bon : elles ont l'avantage d'aller à l'essentiel et de marquer en peu de mots l'admiration que nous pouvons légitimement porter aux deux lauréats 2010 de la Bourse Lorraine du Prix Erckmann-Chatrian.
Vous êtes tous deux chercheurs, directeurs de recherches au CNRS, vous, Madame, à Strasbourg, vous, Monsieur, à Dijon.
Colette Méchin, docteure d’Etat, anthropologue, ethnologue de la ruralité, spécialiste des Cultures et sociétés en Europe à l’Université Marc-Bloch de Strasbourg 2. Vos centres d’intérêt, ai-je lu, portent sur la société traditionnelle de l’Est de la France et les relations Homme-Animal.
Vous vous êtes intéressée à Saint Nicolas - Fêtes et traditions populaires d’hier et d’aujourd’hui (Berger-Levrault, 1978), démontrant que la coutume a procédé « un véritable renversement de valeurs » lorsque la hotte du Père Fouettard, qui sert à emporter les enfants désobéissants, devient celle où saint Nicolas puis le Père Noël puiseront pour récompenser les enfants sages.
Vous avez publié sur des thèmes très diversifiés : Bêtes à manger, usages alimentaires des Français (Presses universitaires de Nancy, 1992), Frontière linguistique et frontières des usages en Lorraine (Presses universitaires de Nancy, 1999), la biographie de l’instituteur Louis Lavigne et Cumières, village mort pour la France (Dossiers documentaires meusiens, 2008).
Avec Isabelle Bianquis-Gasser et David Le Breton, vous avez dirigé quatre ouvrages dans la collection « Nouvelles études anthropologiques », ayant pour titres :
- Usages culturels du corps (L’Harmattan, 1997)
- Anthropologie du sensoriel, les sens dans tous les sens (L’Harmattan, 1998)
- Le corps, son ombre et son double (L’Harmattan, 2000)
- Le corps et ses orifices (L’Harmattan, 2004)
Cet ouvrage consacré à ce petit coin des Vosges est lumineux, précis, extrêmement documenté, fondé sur la rencontre et l’écoute attentive. Il constitue désormais une référence précieuse.
Vous vous passionnez pour des sujets éclectiques. Par exemple :
• les Enjeux sociaux, politiques et culturels de la présence du Grand Cormoran dans le bassin rhénan et la zone des étangs lorrains,
• Les Règles de la bonne mort animale en Europe occidentale
• ou l’art et la manière d’Habiter dans la roche en Vosges du nord.
Vous signez nombre d’articles dans des revues scientifiques : Les enjeux de la nomination animale dans la société française contemporaine ou Du bon usage du coucou en hiver, tous deux parus dans la revue Anthropozoologica. Ou Saint Gangolf et les coucous du printemps fêtés près de Guebwiller en mai dans la Revue des Sciences sociales. J’ai particulièrement apprécié celui intitulé La fonction prénominale paru en 2006 dans la revue Recherches sociologiques et anthropologiques.
Vous parvenez, et ce n’est pas le moindre de vos talents, à rendre compréhensible le plus aride des sujets : vous avez le talent rare d’offrir de l’intelligence à votre lecteur.
Benoist Schaal, vous êtes également directeur de recherches au CNRS, chercheur en psychobiologie sensorielle, directeur du Centre européen des Sciences du goût à l’Université de Bourgogne et intervenez à l’INRA, Institut National pour la Recherche Agronomique de Dijon. Vous explorez la gustation et le rôle des odeurs dans le lien mère/enfant : l'olfaction, un sens intime que l'homme moderne a repoussé aux confins de son animalité. J’ai lu que, sous ce titre d’un très bel article qu’elle vous consacrait en 1998 dans les pages de Libération, une journaliste vous avait nommé : « le gars de la narine ».
Pour conduire vos recherches inestimables et originales (vous dirigez l’une des très rares équipes de chercheurs au monde qui étudient ces thématiques), vous pratiquez des expériences sur les rates, les lapins ou les agneaux à l’INRA, et vous observez les nouveau-nés dans une clinique de Strasbourg… Vous tentez de répondre à diverses interrogations liées au goût : d’où provient ce plaisir sensoriel ? Quels sont les mécanismes de l’appétit chez le bébé ? Votre propos, entre autres, est de montrer que le bébé se souvient de l’odeur in utero plusieurs jours après sa venue au monde, que la construction du goût commence dès la vie intra-utérine et dépend beaucoup du lait maternel. « Nous essayons de comprendre, dites-vous, comment les mères transmettent aux enfants des éléments d’information qui modèlent et modulent leur système perceptif et les mécanismes cérébraux ». Vous dites aussi : « Pour moi, les odeurs, c'était une manière d'aborder l'animal dans l'homme. Je me rends compte maintenant que c'est aussi une façon d'aborder la culture dans l'homme ».
Et vous publiez également de nombreux articles de référence dans des revues scientifiques. Citons quelques titres, un peu au hasard, pour indiquer quelques-unes de vos préoccupations :
- L’enfant face aux aliments,
- Emprises maternelles sur les goûts et les dégoûts de l’enfant,
- Le nouveau-né prématuré : un modèle pour l’étude du développement du comportement alimentaire,
- Aux sources fœtales des réponses sensorielles et émotionnelles du nouveau-né,
- Les systèmes émotionnels chez le nouveau-né humain,
- Des lapins et des hommes : préférences olfactives précoces chez les mammifères….
- l’article Distillation dans l’Encyclopédie de l’Alsace (1983)
- Thérapeutiques végétales traditionnelles et conception du sang en Vosges lorraines….
Je ne sais pas comment vous vous êtes rencontrés sur ce sujet et cette zone géographique très particuliers, ni pourquoi il a fallu attendre 25 ans pour trouver votre ouvrage commun en librairie. Mais voici ces Sagesses vosgiennes, publiées chez L’Harmattan, en 2010, qui ont remporté les suffrages du Comité Erckmann-Chatrian. Un livre dense, au texte serré, illustré chichement en noir et blanc… Mais un livre captivant !
Avec son sous-titre « Les savoirs naturalistes populaires de la vallée de la Plaine », il est l’aboutissement d’une étude réalisée entre 1980 et 1984, dans le cadre d’un contrat du Ministère de la Culture (Mission du Patrimoine ethnologique de la France), avec le soutien de la Société Philomatique vosgienne de Saint-Dié et sous la responsabilité administrative d’Albert Ronsin, conservateur de la bibliothèque et du musée de Saint-Dié, disparu en juillet 2007.
Vous avez effectué de très importantes enquêtes sur le terrain pendant plusieurs années, avant de vous livrer à un passionnant travail d’écriture et de publier, 30 ans plus tard, le résultat de vos travaux. Voici une étude ethnographique émouvante, lit-on sur la quatrième de couverture : c’est parfaitement exact. « Elle présente les savoirs anciens de cette société vosgienne appuyée, pour sa subsistance comme pour sa compréhension du monde, sur la montagne et sa forêt. Une société qui, au moment de l'enquête, n'avait pas encore perdu ses repères d'autosubsistance alors qu'elle subissait déjà de profondes mutations : la disparition de l'activité textile et celle de la révolution des techniques des travailleurs en forêt.»
Cette Plaine, une « rivière de médiocre importance quant à son débit » relie les diverses communautés qui sont l’objet de toute votre attention au pied du Donon, entre Raon-les-Leau et Celles-sur-Plaine, en passant par Raon-sur-Plaine, Luvigny (où vécut le peintre Emile Gerlach), Vexaincourt, Bionville, Allarmont (la patrie du peintre Henry Valentin). En 300 pages, vous décryptez la vallée comme espace vécu (les vents, le mauvais temps, les prévisions météo, l’espace cultivé et les méthodes de culture), vous montrez la civilisation de la forêt (ses hommes et ses métiers, les chasseurs et les cueilleurs, le bœuf et le cheval, l’arbre-roi qu’est le sapin), vous analysez l’autarcie des villages (les élevages familiaux, les usages alimentaires), les savoirs botaniques et le savoir-faire thérapeutique…
Cet ouvrage consacré à ce petit coin des Vosges est lumineux, précis, extrêmement documenté, fondé sur la rencontre et l’écoute attentive. Il constitue désormais une référence précieuse. En conclusion, permettez-moi, Madame, Monsieur, de citer la vôtre : « Dans cette partie des Vosges, des ethnologues se sont ingéniés à reconstituer un mode d’être – plutôt qu’un mode de vie – d’une société besogneuse, opiniâtre et d’une générosité sans égale, en tentant de faire, non pas un inventaire de ses pratiques et de ses connaissances, mais une restitution de l’univers mental et symbolique constituant l’arrière-plan du vécu ordinaire de cette société. C’est ainsi que usages alimentaires, savoirs botanique et faunistique se croisent et s’entremêlent autour de la représentation de la maladie et des thérapeutiques traditionnelles pour garder et/ou recouvrer la santé. Que la médecine et la diététique modernes contredisent ces croyances et ces choix importe peu. Ce que ces ethnologues nous rapportent, dans cette première décennie du XXIe siècle, c’est une philosophie et la sagesse d’une communauté humaine si proche et si lointaine, celle des gens de la vallée de la Plaine, dans leur mode de vie et leurs convictions ».
Merci à vous deux, Madame, Monsieur, pour ce magnifique travail.
Bernard VISSE.