Jean-Marie Conraud, Charles III : une prison en ville
par André MARKIEWICZ
Pont-à-Mousson (54), abbaye des Prémontrés, 6 février 2010

C’est un valeureux récidiviste que récompense aujourd’hui la « Bourse Histoire » Erckmann-Chatrian en la personne de Jean-Marie Conraud, auteur de Charles III : une prison en ville, publié aux éditions Serpenoise. Il a déjà, en effet, été lauréat en 1993 de la « Bourse lorraine » décerné par notre jury pour Les raisons de la galère, une évocation de la vigne vosgienne et de sa renaissance après l’invasion des maladies américaines.
Cet enracinement vosgien, Jean-Marie Conraud, le revendique, lui qui, menuisier de formation, salarié du textile et délégué syndical des Boussac, comme on les appelait, est, avant tout, un militant.
Permanent, secrétaire départemental et régional de la CFTC puis de la CFDT, se définissant lui-même comme un « sauveteur de la mémoire syndicale», il est également l’auteur de plusieurs ouvrages à caractère historique et un collaborateur du « Maitron », ce qui pour tout historien du monde ouvrier est assimilé à un véritable titre de noblesse. Animateur de nombreuses associations, il met quotidiennement en pratique les valeurs qui caractérisent le mouvement ouvrier : l’entraide, la solidarité mais aussi le sens de l’organisation et la lutte collective.
Jean-Marie Conraud est entré en prison en 2005, non pas, bien évidemment, pour y purger une quelconque peine mais pour aider à la reconversion des détenus, en animant sous les auspices du Secours catholique un atelier de menuiserie. La découverte de l'univers carcéral et surtout de cette prison Charles III de Nancy, récemment désertée, a été l'occasion d’une plongée dans les archives, pour notre jeune octogénaire, toujours curieux de la vie des hommes, attentif à leurs souffrances, à leur dignité et à leur libération au sens plein du terme.
Son ouvrage constitue la première monographie sur les prisons nancéiennes. Il faut dire que l’histoire pénitentiaire n’a pas suscité énormément de vocations chez les spécialistes. J’en veux pour preuve le fait que la célèbre série dirigée par Pierre Nora Les Lieux de mémoire ne s’est pas intéressée à la mémoire de ces lieux pourtant chargés de souvenirs, qui en disent long sur notre destin collectif.
Ce relatif silence des historiens tranche avec le regard beaucoup plus acéré des écrivains. Comment ne pas rappeler ici Le Bruit des trousseaux, le magnifique témoignage de notre illustre ancien Président, Philippe Claudel.
Précision importante. Il ne s’agissait en aucun cas pour Jean-Marie de corroborer la phrase attribuée à Albert Camus « Une société se juge à l’état de ses prisons », ni même d’étayer les propos tenus par le Président de la République le 22 juin 2009 devant le Congrès réuni à Versailles : « L’état de nos prisons est une honte pour notre République ».
Non philippique mais chronique, non réquisitoire mais histoire, son livre est une passionnante narration de l'enfermement à Nancy et tout particulièrement de la prison Charles III.
Permanent, secrétaire départemental et régional de la CFTC puis de la CFDT, se définissant lui-même comme un « sauveteur de la mémoire syndicale», il est également l’auteur de plusieurs ouvrages à caractère historique et un collaborateur du « Maitron », ce qui pour tout historien du monde ouvrier est assimilé à un véritable titre de noblesse.
L'enfermement – Surveiller et punir - c’est d’abord un substitut au supplice et au châtiment corporel. C’est ensuite une diversité d’institutions et d’appellations : maison de force, prison, maison d’arrêt, conciergerie, maison de correction, renfermerie, réclusion, « tonderie » - puisqu’on y tondait les crânes -, dépôt de mendicité. C’est aussi une variété de lieux que ne soupçonne pas le passant qui arpente aujourd’hui les rues de Nancy : la prison de la Porte Notre-Dame désormais Porte de la Craffe, la prison de l’ancien Hôtel de ville sur l’actuelle place du Marché, la Conciergerie, place de la Carrière ou encore l’Hôtel de la Monnaie qui abrite maintenant les Archives départementales.
L’enfermement c’est encore une multitude de malheureux qui n’ont comme point commun que d’être mis au ban de la société. Marginaux ou déviants, dirait-on aujourd’hui, côtoient de vrais truands. On incarcère pêle-mêle, dans cette véritable nef des fous, délinquants, malades, orphelins, vieillards, chômeurs, vagabonds, aliénés et prostituées, dites aussi « filles libertines ».
A partir de 1820, le département ayant fait l’acquisition de l’ancienne manufacture de tabacs créée par le duc Léopold – la prison Charles III va progressivement remplacer toutes ces geôles nancéiennes. A cette époque, elle ne s’appelle pas encore Charles III mais la Tabagie en référence à son passé. Ce n’est qu’en 1855 qu’elle sera baptisée du nom de la rue qui la borde. Comme si ce pénitencier devenait l’emblème de la Ville Neuve édifiée par le duc bâtisseur de la Renaissance nancéienne !
Le voyage au cœur de Charles III permet à l’auteur de passer en revue les conditions de détention et la vie en prison au quotidien, à commencer par la nourriture – le pain et le bouillon - et le couchage. On mentionnera l’ancienne pratique des « chambres pistoles » qui offrait plusieurs catégories de literie selon le degré de fortune.
« Le prisonnier qui demandait un lit pour lui seul le payait six gros par jour. Ceux qui couchaient deux par deux payaient chacun trois gros. Le détenu qui ne payait pas son lit trois jours après son entrée ou ne payait pas régulièrement "était mis à la paille"».
Sont ensuite abordés le travail et la discipline, l’hygiène déplorable – l’eau est rare et stagne, les lieux d’aisance empestent, vermine et rats prolifèrent, le choléra sévit encore en 1893. Le personnel, guichetiers, concierges ou porte-clés, devenus gardiens puis surveillants, se livre parfois à des petits trafics pour arrondir la maigre solde. Les religieuses de la congrégation Saint-Charles nourrissent les estomacs et réconfortent les âmes avant la loi de Séparation de l’Eglise et de l’Etat.
Un chapitre est consacré aux mineurs dont la dureté de la répression fait frémir. Si l’excuse de minorité entraîne leur acquittement, une condamnation à un séjour de plusieurs années en maison de correction peut néanmoins être prononcée – tel fut le sort de Benoît B., 9 ans, arrêté pour mendicité dans les rues de Lunéville et condamné à la détention jusqu’à ses 16 ans. Quand ce ne sont pas les parents qui sollicitent l’enfermement de leurs enfants rebelles ! Une alternative fera long feu : les colonies pénitentiaires agricoles qui répondaient au mot d’ordre que n’aurait pas renié Vichy : « améliorer la terre par l’enfant et l’enfant par la terre ». Celle de Gentilly ne fonctionnera que quelques années.
Jean-Marie Conraud évoque aussi, à l’aide de témoignages de survivants, les « années noires » quand communistes, Juifs, résistants furent internés à Charles III avant pour beaucoup d’être déportés vers les camps d’extermination ou fusillés à la Malpierre.
Plus près de nous, la mutinerie de 1972 marqua profondément l’histoire de la prison. Surpeuplement, manque de chauffage, rareté du travail en atelier, et esprit de mai 1968 expliquent ce mouvement qui fit tache d’huile.
En annexe, grâce aux archives et à la presse, sont relatées quelques évasions spectaculaires mais aussi les exécutions capitales qui longtemps se déroulèrent rue de Grève puis devant la prison. En 1939, elles cessèrent d’être publiques, la guillotine fut installée dans la cour intérieure de la prison. Elle fonctionna pour la dernière fois à Nancy en 1953.
Au terme de ce récit qui se clôt avec le déménagement en juin 2010 vers le Centre pénitentiaire de Nancy-Maxéville, on ne peut s’empêcher, même si, encore une fois, tel n’est pas l’objectif premier de l’auteur, de confronter le passé avec la situation pénitentiaire actuelle et ses maux : la surpopulation et ses corollaires, la promiscuité, le manque d’intimité, la chimère de l’encellulement individuel, l’insalubrité ou le travail sous-payé - le « business carcéral » comme l’intitule une récente enquête d’Autrement qui permet aux concessionnaires de trouver une alternative à la délocalisation de leurs activités dans des pays « low cost ».
On voit même que la désaffectation de Charles III effective depuis quelques mois était déjà envisagée un siècle plus tôt et que l’imminence du transfert justifiait l’absence de travaux conséquents d’aménagement !
Homme de mémoire, Jean-Marie Conraud a désormais une nouvelle casquette. Il participe au groupe chargé par la Ville de Nancy de réfléchir au moyen de perpétuer le souvenir de ce lieu voué à la destruction dans le cadre de la rénovation du quartier Gare – Centre des Congrès. Son livre y contribue déjà grandement. Il était logique que le Comité Erckmann-Chatrian salue l’œuvre de ce « sauveteur de mémoire » et le distingue en lui attribuant sa Bourse Histoire.
André MARKIEWICZ