Michel Louyot, un chouan lorrain
par Bernard VISSE
Corny-sur-Moselle, 18 mars 2017

Mesdames, Messieurs,
Cher Michel Louyot,
En ce premier lundi de novembre 2016, lors de sa réunion annuelle tenue en l’hôtel de ville de Metz, c’est un petit livre que le Jury du Comité Erckmann-Chatrian a voulu primer. A peine plus de cent pages. Mais quelles pages ! Un livre petit dehors et grand dedans !
Je n’ai pas gardé, malheureusement, ma fiche de lecture ni les divers avis qui ont valu à ce livre d’être récompensé par notre jury. Je me souviens toutefois de belles discussions autour du thème, autour du style, et surtout autour du bonheur que chacun avait pris à sa lecture.
Si quelque chose en littérature doit l’emporter sur toute autre, c’est bien la qualité du bonheur que nous apporte un auteur. Merci, Michel Louyot. Merci de nous avoir ravis deux fois : dans ce plaisir de la lecture que vous nous offrez et, au travers de votre ouvrage et de ce prix, dans l’infini plaisir de votre rencontre.
Vous, le raconteur d’histoire (je ne sais plus, vous concernant, s’il faut que j’écrive ce mot avec un petit ou une grande hache…), vous vous faites au fil des pages tour à tour sérieux, profond, historien, fin lettré, philosophe, politique… Tout en gardant un ton presque badin qui nous entraîne à votre suite sans fléchir un instant. Du grand art !
Publié par les Éditions des Paraiges à Metz dont je salue l’infatigable animateur Sébastien Wagner ici présent, il s’en faudrait peu pour que ce Chouan lorrain se lise comme un roman d’aventures. Mais ce n’est pas un roman. C’est un récit (le mot figure en page de titre). Le récit d’une quête d’identité, le récit d’une mémoire qui embrasse presque tout le XXe siècle et le début du XXIe : celle d’une longue vie d’homme – la vie de l’oncle nonagénaire qui ressemble étrangement à Bourvil – passée en revue par le filtre des souvenirs du neveu.
Vous êtes ce neveu. Sans pour autant imaginer que ce récit soit aussi scrupuleusement autobiographique qu’il en a l’air (quoique…), nous apercevons, derrière l’oncle, un peintre, un abbé, une dynastie de maîtres de poste qui composent votre propre lignée. Sous votre plume alerte et sensible, votre lecteur est emporté dans une promenade entre deux rives, entre deux éducations, entre deux expériences. Une dualité qui peut paraître évidente, mais qui cache tant de similitudes.
Pour écrire ce livre, Michel Louyot, vous avez jeté une pierre dans l’eau de vos souvenirs. La mort de l’oncle est le point d’impact. Vous avez analysé l’onde de choc circulaire, d’abord infime, presque timide, puis de plus en plus large au fur et à mesure qu’elle s'éloignait de ce point d’impact.
Le choc passé, vous avez observé avec méticulosité, avec avidité, avec intelligence, tous les sentiments qui en cercles concentriques sont venus mourir sur les rives de votre âge, de vos chimères, de vos passions. Comme autant de rides venant mourir sur l’écueil de vos réminiscences…
Si j’osais, je qualifierais votre démarche de proustienne, tant les madeleines s’accumulent et ancrent des souvenirs, s’agissant de l’exploration passionnante du capharnaüm d’objets hétéroclites, de livres annotés, de paperasses entassées, d’insignes, d’ustensiles, de toutes ces choses poussiéreuses amassées par l’oncle Paul en sa demeure pendant presqu’un siècle de vie.
Je cite Marcel Proust, je pourrais également invoquer Albert Camus. En effet, tout commence comme commence L’Étranger, brutalement, mais avec une petite musique si particulière qui fait le charme de votre écriture. Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas.
L’oncle est mort. Il n’est plus là. Son corps est là, dans le cercueil. Son corps ce n’est pas lui. Lui. Disparu. C’est le mot que l’on emploie pour dire mort. Disparu, cela voudrait dire qu’il n’est plus là, mais qu’il s’en est allé quelque part. Ce dont doutent certains, ce que d’autres dont je fais partie croient.
Quand la dernière page se referme et que l’on embrasse d’un seul regard la vie d’un homme, n’est-il pas légitime de se poser les questions sur les tenants et les aboutissants de cette destinée ?
Meursault n’est pas Louyot. Vous, vous n’avez aucun crime sur la conscience. Enfin, je pense. Car on sait, par le cinéma et la littérature, ce dont sont capables les diplomates et les attachés culturels de nos ambassades…
Proust, Camus… Vous ne m’en voudrez pas, j’espère, d’évoquer à propos de votre livre le nom d’auteurs aussi prestigieux. Vous-même, vous multipliez les références littéraires : elles démasquent, s’il en était besoin, l’homme de lettres tapi en vous. On voit passer les âmes d’André Chénier, Pouchkine, Chateaubriand, Stendhal, Victor Hugo, Zola, Barrès et d’autres. Vous citez l’historien Antony Beevor. Et puis Gargantua, Don Quichotte et d’autres statues de Commandeurs… Vous citez la Bible aussi bien que L’Illustration.
Les diverses facettes de vos deux personnages se précisent à la lumière de chaque page, comme examinés sous la lampe blanche d’un diamantaire. Vous semblez prendre chaque idée entre deux doigts délicats, la faisant tourner sous plusieurs angles pour en goûter chacun des prolongements. Cette minutieuse quête de l’autre va vous faire percevoir votre propre personnalité.
Vous plantez naturellement votre décor dans cette partie de la Lorraine que vous connaissez si bien – et pour cause -, entre l’insouciance de l’enfance et l’âpreté des temps vécus : Je suis un enfant de la guerre. Vous y racontez deux vies séparées par la rivière : celle de l’oncle Paul sur l’une des rives, la vôtre sur l’autre.
Quand la dernière page se referme et que l’on embrasse d’un seul regard la vie d’un homme, n’est-il pas légitime de se poser les questions sur les tenants et les aboutissants de cette destinée ? Quel ressort intime a guidé celui qui n’est plus ? Contre qui s’est-il construit ? Quels sont les temps forts de son existence ? Les périodes cruciales, les ruptures, les crises ? Le sens qu’il a voulu donner à sa vie est-il celui qu’elle a fini par prendre ? Quels sont les modèles qui l’ont inspiré ? Que retiendra-t-on de lui ? L’idéal qu’il s’est donné valait-il la peine que l’on se sacrifie pour lui ?
L’un est mort, l’autre vivant. Mais le dialogue résiste entre vous. L’espace et le temps ne sont pas la seule ligne de démarcation : Il était resté un homme de la terre, je m’en étais déraciné.
C’est un récit étrange, où l’on vous suit dans la chambre du disparu : ne vous a-t’il pas désigné pour régler sa succession ? Ne devez-vous pas retrouver des documents nécessaires au notaire, entre autres ? Et cette quête quasi administrative va déboucher sur une quête beaucoup plus intime, qui en plaçant devant vos yeux le jardin secret du défunt, plus mystérieux qu’il n’y paraissait de prime abord, vous dévoile votre propre complexité.
Plus vous tentez de le saisir, plus l’oncle Paul s’échappe. Jusqu’aux toutes dernières pages, l’acmé, où vous amenez votre lecteur à entrevoir une clé que je ne donnerai pas ici. Il suffira de savoir que cette clé est contenue dans ce titre qui interroge : Un chouan lorrain. Ce récit est celui d’une initiation.
Je voudrais citer ici quelques phrases choisies parmi vos pages et qui pour certaines ont un rapport avec l’actualité immédiate. Comme quoi l’écrivain que vous êtes n’a pas la tête que dans les étoiles…
J’ai défendu dans neuf pays la France du beau langage, la France mère des arts, la terre de la liberté accueillante à tous les réprouvés.
Je ne pouvais me résoudre à accepter que le patriotisme soit devenu l’apanage d’un seul parti.
J’étais prêt à admettre que la France se sente une responsabilité vis-à-vis de ses anciennes colonies. En revanche, j’estimais naturel que celui qui arrive se doive de partager les valeurs communes du pays d’accueil. Et cela me révoltait qu’un certain nombre de nouveaux venus refusent ce contrat moral allant jusqu’à cracher dans la main qui donne. Nous avions commencé à payer très cher notre naïveté, sinon notre lâcheté.
Rien d’étonnant non plus à ce que l’on ranime d’une part les utopies sociales et d’autre part les nationalismes, et ce, alors même que les unes et les autres ont conduit aux catastrophes que l’on sait. Faire semblant de ne pas voir la situation serait la pire des solutions.
Michel Louyot, vous dévoilez facilement votre âge comme une devinette : vous êtes né, dites-vous, le jour des accords de Munich . Vous semblez aussi jouer avec la belle lignée de vos écrits. Figurant en tête d’ouvrage, sous la sacro-sainte mention Du même auteur, figurent une quinzaine de titres : un essai sur la Roumanie, trois romans (Lorraine ; La Main aux algues, tous deux chez Grasset ; Nuit de Meuse chez Jean-Claude Lattès), trois recueils de nouvelles, et sept récits. Votre bibliographie pourtant est plus fournie, avec une trentaine de titres qui embrassent également la poésie et le livre pour enfants.
Votre modestie sans doute vous fait passer sous silence que le jury du Prix Goncourt, excusez du peu, vous a distingué à deux reprises : pour Lorraine nommé en 1988, et pour La Main aux algues nommé en 1992.
Et pour être presque complet, hormis le Prix Erckmann-Chatrian que nous vous remettons aujourd'hui, Le Mouton à la porte rouge (un récit publié par l'éditeur Gérard Louis) a reçu le Prix de l'Académie nationale de Metz en 2012.
L’homme ne vit que par ses rêves, écrivez-vous. Croyez, cher Michel Louyot, que notre jury, tout autant que vos lecteurs j’en suis persuadé, ont, avec ce récit brillant et enlevé, vécu un grand moment avec vos rêves.
Merci.