Jean-Paul Didierlaurent, Prix Erckmann-Chatrian 2021
par Gilles LAPORTE
La Bresse, hôtel de ville, 30 avril 2022

Mon cher Jean-Paul,
Lauréat de nombreux prix prestigieux dont Henri-Thomas, Michel-Tournier, Hemingway - deux fois ! -, tu avais bouleversé les repères littéraires avec ton Liseur du 6h27 traduit dans trente-cinq pays, éclairé nos ténèbres dans Le Reste de leur vie, mis à mal pour notre bien nos prétentions de nain de jardin ébranlé par La Fissure, baladé tes fidèles dans la neige et la litanie des saints du père Francis-Tryphon Mulumba sur les traces du mystère de Malamute…
Ta plume avait la légèreté de l’Esprit, ton encre la couleur des jours heureux, tes yeux la profondeur transparente des lacs vosgiens, ton cœur la douceur des horizons bressauds ouverts sur un infini d’amour. Ton prénom associait deux apôtres, Jean l’évangéliste bien-aimé, Paul révélateur de l’Être. Ton nom sentait bon la mirabelle, la brimbelle et la gentiane du pays.
Quiconque t’a connu, gens de Lettres de partout, bourgeois en son quartier, ouvrier à l’usine, paysan sur sa terre… ne t’oubliera jamais !
Tu étais l’auteur qui offrait à l’autre, quel que soit cet autre, et quel que soit le sujet, de partir en sa compagnie sur les crêtes d’une montagne généreuse d’où se perçoit le monde entier, sur les chemins d’Élévation et de Fraternité.
Tu étais le compagnon éclairé, l’honnête homme, l’ami fidèle.
Tu viens de nous quitter.
Tu t’es retiré sur la pointe des pieds, un dimanche veille de Saint-Nicolas, effacé comme pour ne pas faire d’ombre au patron tutélaire des enfants - petits et grands - de Lorraine.
Mais tu es encore là, avec nous, pour toujours !
C’est Malamute qui nous rassemble aujourd’hui.
Malamute, ce roman… conte… récit… - bien malin qui pourrait coller une étiquette sur sa page de garde ! - choisi le 8 novembre dernier par le jury du Goncourt lorrain pour enrichir de très belle manière la liste de ses œuvres couronnées chaque année depuis quatre-vingt douze ans, pour porter la fameuse bande rouge : Prix Erckmann-Chatrian 2021.
Du journal de Pavlina Radovic qui roule vers son pays d’accueil en compagnie de son homme Dragan et de ses chiens écumants jusqu’au festin final de la bête, ce livre inclassable comme un trésor trop riche nous invite à une marche d’exploration des contrées les plus méconnues ou refoulées de l’âme humaine.
C’est d’abord son guide - notre guide ! -, le vieux Germain que surveille de loin une fille montée sur Porsche Cayenne, Françoise aux trop petits soins, cet alchimiste capable de transformer des tranches de tronc d’arbre en grimoires révélateurs de toute l’histoire du monde, qui nous invite à le suivre - en nous l’interdisant ! - dans l’escalier scabreux de sa cave aux secrets avec la même insistance que Platon dans sa caverne.
Malamute est l’un des fruits de cette prise de risques que seul sait assumer l’auteur conscient de ne pas écrire pour passer le temps, l’auteur désireux d’inviter son lectorat à maintenir son champ de vision et son cœur ouverts au large.
C’est ensuite Basile, spécialiste de la neige, conducteur de dameuse sur la Marie-Do la piste mythique, la plus haute et plus ancienne de la station, Basile qui n’en finit pas de se flageller depuis la mort d’une enfant lugeuse lancée à pleine vitesse contre sa machine - morte sous ses yeux impuissants ! -… Basile le maudit !
Puis c’est Emmanuelle, la Belle… de jour comme de nuit, Femme entre les femmes, porteuse de tout le sacré dont est tissé le Féminin, incarnation aussi de toute l’énergie, de toute la force, de toute l’intelligence dont se réclament exclusivement les hommes… Emmanuelle la Lumière !
Ce sont enfin les gens de la Voljoux, les invisibles au regard aigu serti dans les brise-bise, les pochetrons du Ric’s, bar où tout se dit, tout se propage, tout se croit savoir, et les fidèles du père congolais Tryphon, leur crèche de Noël, leurs mantras en colonne à bannières jusqu’à la croix de mission, leurs supplications au Ciel pour faire tomber la neige, leur or blanc…
Et puis, toujours et partout, dans les têtes, les cœurs, sur les crêtes, en fond de vallée et dans les halliers, c’est la bête, celle que personne n’a vue - sauf peut-être le vieux Germain -, mais que tout le monde redoute, la bête cruelle, sournoise, perverse… la BÊTE !
Celle qui sommeille en chacun d’entre nous, toujours prête à surgir selon les circonstances, à mordre, à égorger, à déchiqueter les tissus organiques et sociaux de qui frôle de trop près son repère et ses repères, celle que, pourtant, sans cesse, de son regard transparent et de sa bienveillance naturelle tente d’apprivoiser chacune d’entre nous !
Par procuration, tu avais fouillé les replis de la jalousie et de la haine, mon cher Jean-Paul, l’hypocrisie des rapports de l’humain avec son environnement, les perversions de la cupidité et les ravages du mensonge, la pathologie du pouvoir et les drames de l’asservissement… tu avais même pris le risque de les rencontrer dans le secret de ta réflexion d’auteur pour mieux les dénoncer dans des mises en scènes toujours justes.
Malamute est l’un des fruits de cette prise de risques que seul sait assumer l’auteur conscient de ne pas écrire pour passer le temps, l’auteur désireux d’inviter son lectorat à maintenir son champ de vision et son cœur ouverts au large.
Dans ce livre comme dans tous tes autres écrits, nouvelles ou romans, l’humour est ton lubrifiant privilégié, associé à la poésie, toujours nourris par la tendresse.
Tu savais parler d’amour, mon cher Jean-Paul, vivre d’amour, écrire d’amour, même… mourir d’amour ! N’avais-tu pas choisi, quelques mois seulement avant ton départ sur la pointe des pieds, de citer Joseph Incardona, Suisse rebelle à notre société du déchet, en exergue de Malamute ?
Extrait de son livre La Soustraction des possibles :
C’est peut-être ça le grand cadeau que nous offre la mort,
L’instant exact précédant la mort.
Où tout devient clair, mais on n’a plus le temps de le dire.
Une révélation rien que pour soi !
C’est peut-être ça…
Peut-être !
Maintenant… tu sais !
Et parce que tu sentais déjà, bien en amont de cet instant exact précédant la mort qu’à ce moment où surgit la révélation, nul n’a plus le temps de la partager, tu avais pris tes précautions, pour nous. Tu avais choisi de nous y préparer, ta vie durant, par…
ta plume qui avait la légèreté de l’Esprit, ton encre la couleur des jours heureux, tes yeux la profondeur transparente des lacs vosgiens, par ton cœur qui avait la douceur des horizons bressauds ouverts sur un infini d’amour.
Malamute en est la preuve.
Ce livre est ton ultime prix littéraire, ton plus bouleversant m’as-tu dit vibrant d’émotion quand je te l’ai annoncé le jour de notre décision de jury…
MALAMUTE… ERCKMANN-CHATRIAN 2021 !
Bravo, et merci, mon cher Jean-Paul.
Je t’embrasse très fraternellement.
Gilles LAPORTE
Prix Erckmann-Chatrian 1984
Membre - ancien président - du Comité Erckmann-Chatrian
Membre de l’Académie de Stanislas
Chevalier des Arts et Lettres - Chevalier du Mérite agricole