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Recension · Prix Erckmann-Chatrian 2023

Emmanuel GODO : Maurice Barrès, le grand inconnu 1862-1923 - Bourse Histoire 2023

par Gilles LAPORTE

Épinal, Bibliothèque Multimédia Intercommunale, 30 mars 2024


« Maurice Barrès, le grand inconnu (1862-1923) »
« Maurice Barrès, le grand inconnu (1862-1923) »
Environ 12 minutes de lecture

En salon du livre, voilà quelques mois, dans une région voisine de la Lorraine, un grand inconnu aux allures d’intellectuel affirmé, à l’élocution impérieuse d’universitaire grand teint, costume trois pièces, cheveu court, rasé de très près, marque l’arrêt devant mes livres présentés par le libraire, plante son index sur l’un d’entre eux, me fixe d’un regard kalachnikov, éructe : Celui-ci m’intéresse, mais je ne l’achèterai pas ! Habitué à des retours de lecture, remarques et questions le plus souvent enthousiastes, rarement désagréables, je rentre la tête dans les épaules, attends la suite qui survient comme un aboiement de Rottweiler prêt à mordre... A cause de lui ! Son index pointe ma biographie romancée Julie-Victoire Daubié, première bachelière de France, premier ouvrage grand public publié en 2007, hommage à la Vosgienne oubliée alors, dont l’action et les pensées sont toujours, deux siècles après sa naissance, de brûlante actualité. Pâle, narines pincées, frémissant de colère, il désigne la bande rouge attachée à la couverture de ce livre marquée Prix Maurice Barrès 2008. Et d’ajouter sur un ton qui ne souffrait pas la moindre contrariété : Je n’ai jamais lu une ligne de cet homme, me suis juré de n’en jamais lire une seule ! J’ose alors une question : Quelle est votre profession ? Il se rengorge : Docteur de l’Université, professeur de Lettres modernes ! Le couperet de la guillotine était tombé : Barrès décapité !

Cette anecdote, cher Emmanuel Godo, pour saluer d’entrée le courage dont vous avez fait preuve en engageant un travail monumental sur l’un des auteurs majeurs français, l’un aussi des plus condamnés sans appel par des légions de gardiens d’une morale de quatre sous qui n’en ont jamais lu une ligne, n’en liront jamais… un mot !

Le choix du titre annonce le ton de votre livre que je qualifie une nouvelle fois de monumental : Maurice Barrès Le grand inconnu !

A des années lumière d’essais à charge ou à la bienveillance suspecte publiés voilà quelques années, vous êtes entré par la grande porte dans l’œuvre de ce maître de la liberté de pensée et d’expression que nombre de ses contemporains tenaient pour leur professeur d’énergie, vous êtes allé explorer par toutes les petites portes fermées à la plupart de ses contempteurs les recoins les plus intimes et secrets de la vie et de l’œuvre d’un auteur auquel la France, à l’instar de Victor Hugo, Pierre Loti ou, bien plus tard Paul Valéry, a voulu rendre un hommage solennel par des obsèques nationales, en la cathédrale Notre-Dame de Paris, le 8 décembre 1923, en présence du chef de l’Etat Paul Deschanel, du Président du Conseil Henri Poincaré, du maréchal Foch, de centaines de personnalités prestigieuses, mais sans… Anna de Noailles car… l’amour inquiète toujours davantage que la haine !

Et vous avez tout lu de lui, de ses premières lignes de correspondance avec son ami Léon Sorg (je cite) : J’ai passé mon réveillon de Noël au bordel. Belle jeunesse comme tu vois ! à la dernière de son quarante-septième Cahier écrite quelques heures avant sa mort, publiée dans le quatorzième et dernier tome de ses chroniques et réflexions quotidiennes (je cite) : C’est persuasif pour toujours d’avoir vu, dans sa huitième année, une troupe prussienne entrant, sur un air de fifre, dans une petite ville française.

Inconnu, Maurice Barrès ?

Inconnu le père du Culte du Moi, le révolté de L’Ennemi des lois, le chercheur en Enquête au Pays du Levant, le révélateur inspiré du Mystère en pleine Lumière, le parlementaire touché par La grande pitié des églises de France ?

Inconnu le soigneur lumineux du Jardin sur l’Oronte, le patriote de L’Âme française et la guerre, le journaliste des Chroniques de la Grande Guerre, l’amoureux crucifié de la belle poète Anna de Noailles au regard d’eau lustrale en ses Eblouissements ?

Inconnu l’oncle de l’infortuné Charles Demange mort à Epinal, une balle dans le crâne, de n’avoir pas atteint l’inaccessible étoile, la même Lumière émise par le même féminin sacré ?

Inconnu l’élu de la République dont l’antisémitisme inacceptable immergé dans les communautarismes de l’Histoire d’un temps convulsif apparaît sous votre plume comme un accident de la pensée plutôt que comme un système ?

Inconnu… assurément le romancier, chroniqueur, journaliste, que de François Broche à Sarah Vajda, en passant par Yves Chiron, le chanoine Barbier, Marguerite Bonnet, les frères Tharaud, François Mauriac, Zeev Sternhell, et l’imbécile procès dadaïste initié par le malheureux dictateur intellectuel André Breton que tentait de contenir un Louis Aragon, barrésien de cœur, gêné aux entournures poétiques et spirituelles…

Inconnu… ce professeur d’énergie que personne n’est parvenu à dévoiler… sauf vous, Emmanuel Godo !

L’arbre se nourrit-il de la terre ou du ciel ? Des deux. De l’obscure et puissante accumulation des morts, et puis des quatre vents et du soleil, de la masse antérieure, anonyme, et d’un oiseau qui vient se poser dans son feuillage.

La critique, écrivez vous en introduction, à de rares exceptions près, a construit un discours convenu autour de la figure de Barrès. Comme un catafalque de jugements tout faits (…) On lui oppose Proust, bien sûr, et tous ceux qui ont su placer la littérature au-dessus des passions politiques. Ou encore un Gide qui n’aurait pas, lui, abîmé sa plume dans l’engagement.

D’emblée, dans son sillage, vous vous démarquez de tous les littérateurs dilettantes d’hier, d’aujourd’hui et de demain, des plumitifs seulement préoccupés de l’évolution de leur nombril sous les effets des courants de mode ou de l’âge. Votre comportement d’entomologiste, dans ce livre, vis-à-vis de l’homme Barrès public et privé, et de son œuvre, vaut invitation à réfléchir à ce qu’est l’acte d’écrire, à ce qu’il pourrait ou devrait être, à la responsabilité de la personne qui le commet dans l’évolution des courants intellectuels, économiques, sociaux et des pratiques de vie ordinaire de ses contemporains. Ecrire serait une lutte constante contre l’assoupissement de soi et des autres, un encouragement sans cesse renouvelé au réveil de la conscience, à l’élargissement du champ de vision, au recul obligé de la menteuse ligne d’horizon. Barrès l’avait bien compris qui le pratiquait au quotidien, tant à son bureau de Charmes, de Neuilly ou de Mirabeau, qu’à son pupitre de parlementaire au Palais Bourbon, que sous la Coupole de l’Académie du Quai Conti, ou qu’entre les pages de son carnet de notes dans le cadre enchanté du beau peintre Ignacio Zuloaga sous les murs de Tolède. Il l’avait compris au point que, écrivez-vous (je cite) : Barrès a toujours fait grincer des dents et s’est toujours employé à le faire (…) Il y a chez lui non seulement un courage de déplaire, mais un génie du porte-à-faux. Il n’est pas excessif de dire que son œuvre est conçue pour aiguillonner son lecteur dans deux directions fondamentales : l’enthousiasme et la détestation. Et d’ajouter (je cite) : L’œuvre de Barrès fuit comme la peste l’indifférence ou la tiédeur : c’est l’énergie la plus fondamentale qu’elle vise à mobiliser chez son lecteur -énergie du refus, énergie de l’adhésion. Avant de conclure d’un avertissement très ferme (je cite) : Entrer chez Barrès, cela n’a jamais signifié pénétrer en terre calme et conquise ou dans une architecture pour touristes paresseux, mais se confronter à l’un des esprits les plus brillants et les plus exigeants de notre histoire littéraire.

Dans ce livre de six cent quatre-vingt cinq pages d’une densité à faire perdre souvent le souffle de l’habitude au profit de l’inspiration d’exception, vous passez au crible de votre conscience chaque année, chaque mois, chaque semaine, chaque jour, chaque heure, chaque minute de la vie de l’homme Barrès, vous soumettez à votre regard d’universitaire éclairé amoureux de l’histoire de l’humanité chaque livre, chaque chapitre, chaque page, chaque mot de l’auteur Barrès, vous soumettez à votre analyse de citoyen lucide chaque discours, chaque profession de foi, chaque intervention publique, chaque ligne de communiqué de presse, chaque déclaration de l’élu aux prises avec les tragédies du moment. Tant en ce qui concerne ses errances durant l’Affaire Dreyfus, que son indéfectible soutien à notre poète Verlaine, que l’émotion qui le bouleverse devant l’héroïsme du grand rabbin de Lyon, Abraham Bloch, mort au champ d’honneur le 29 août 1914 en tendant un crucifix à un soldat catholique en train de mourir… Vous allez fouiller pour notre élévation les zones les plus secrètes, les plus convulsives parfois de ce qui fait de Barrès ce qu’il fut en son temps, ce qu’il reste pour nous et toujours désormais, pour le meilleur et pour le pire, lui Barrès… pas un autre !

Et de partager avec nous vos réflexions essentielles nées dans l’univers barrésien, telles l’idée de consolation par nos chimères chère à Renan reprise par l’adolescent ivre de lecture, le troublant plaisir de tirer une énergie vitale des insultes proférées par les ennemis politiques durant l’aventure boulangiste, l’amour inspiré par la France, même malheureuse parce que privée de son âme provinciale par des (je cite) hommes mensonges, prêts à toutes les compromissions, tous les sacrilèges, qui au nom d’un chimérique universel nous condamnent à errer sur du vent…

Et de nous proposer de suivre notre auteur avec Pascal sur les sommets de l’extase, Pascal, (je cite) le dôme granitique de la pensée française dont Barrès dira à la fin de sa vie : Si pascal n’avait pas vécu, j’aurais eu moins de plaisir à vivre…, de nous inviter à le suivre aussi dans les terribles méandres de l’Affaire Dreyfus jusque dans sa rupture avec Léon Blum à cause de la position d’Emile Zola, méandres qui le mèneront jusqu’à son impardonnable affirmation (je cite) : Je n’ai pas besoin qu’on me dise pourquoi Dreyfus a trahi. En psychologie, il me suffit de savoir qu’il est capable de trahir et il me suffit de savoir qu’il a trahi. L’intervalle est rempli. Que Dreyfus est capable de trahir, je le conclus de sa race (fin de citation). Dernières salves, écrivez-vous, - désespérées et désespérantes quand on voit une intelligence comme celle de Barrès s’enferrer dans son errance - avant la défaite historique de l’antidreyfusisme.

Avant de conclure en démontant l’effroyable mécanique politique de ce temps : La culpabilité, la véritable traîtrise sont dans leurs valeurs - les défenseurs de Dreyfus - si générales et abstraites que pour innocenter un homme, ils sont prêts à fragiliser un pays tout entier. Barrès assume d’être le contradicteur, le porte-parole d’une autre vérité qui n’a pas Dreyfus pour centre, mais la Nation.

Oui, cher Emmanuel Godo, dans ce livre, vous démontez toutes les mécaniques barrésiennes, des plus intimes de Sous l’oeil des barbares ou du Jardin sur l’Oronte, aux plus universelles et élevées dans le sillage de Pascal, Verlaine, Taine et Renan, en passant par les plus impitoyables machinations politiques qui n’en finissent pas de dévorer le monde dans les Chroniques de la Grande guerre, ou ses milliers d’articles de presse publiés dans une centaine de journaux, tous consacrés, non à un bellicisme criminel à la Clémenceau qui, exécuteur des basses œuvres de Wilson, refuse en 1916 la proposition de paix séparée du nouvel empereur d’Autriche Charles 1er - pourtant acceptée par le Président Poincaré -, prolongeant ainsi de deux ans le carnage, mais au soutien du Poilu, au témoignage de ses tragédies de tranchées pour un arrière ignorant des terribles réalités du front. Romain Rolland s’est mépris, qui le tenait pour un va-t-en guerre, alors que la plume barrésienne était celle d’un va-t-en paix !

Vous démontez toutes ces mécaniques sans complaisance, sans jugement préformé, sans soumission à quelque idéologie passée, présente, ou à venir, à la manière de l’entomologiste évoqué plus haut capable de déceler la réalité de la vie dans l’expression foisonnante, souvent excessive, parfois contradictoire d’un auteur majeur inspirateur d’une lignée prestigieuse d’amoureux de la France, épris de son Esprit, de sa langue, de sa culture et de sa Lumière proposée au monde, à la manière encore de personnalités aussi diverses que… François Mauriac, Henry de Montherlant, André Malraux, André Maurois, Charles de Gaulle, Léopold Sedar Senghor, par certains aspects de leur réflexion Albert Camus, Simone de Beauvoir et, sans réserve aucune… le Président François Mitterrand (qui a reçu à Epinal en cadeau de bienvenue de la Municipalité ses œuvres complètes en édition de l’Honnête Homme).

Vous le faites en tentant d’élargir notre champ de vision de 2024, d’éclairer notre espace public des pensées d’un Barrès réduit par le procès surréaliste intenté par Breton et ses comédiens à une victimisation-neutralisation progressive de tous les intellectuels, démarche réactivée aujourd’hui par les factions au service de maîtres de chapelle germanopratins imbus de leur autorité autoproclamée hostiles à la liberté d’expression !

Vous le faites en nous présentant un Barrès enraciné dans notre passé, témoin et acteur de son temps, un Barrès visionnaire… vous le faites en apesanteur, en courageux équilibre sur le fil du rasoir, ce fil fragile tendu entre adoration et décapitation, celui de la rigueur et de l’honnêteté intellectuelle, le fil de… l’Esprit !

Vous le faites pour nous, naufragés d’un 21ème siècle de perdition, en Homme libre qui étudie, pense et partage le fruit de ses recherches… Sous l’œil des barbares !

Vous le faites… en Homme libre !

Qu’il me soit permis de réveiller ici, en guise de conclusion, en ce jour mémorable, quelques pensées de Maurice Barrès, d’une brûlante actualité :

(Mes Cahiers l. 14 p. 145) Etrange époque de commémorations et de déboulonnements ! Les jeunes gens paraissent avoir le sentiment de s’agiter dans un encerclement de gloires. Ils veulent se faire des jours.

(Mes Cahiers l. 13 p. 135) A la Chambre. Plus on s’enfonce dans la laïcité, plus tout devient rite. Nous sommes une société rituelle : le Soldat inconnu, les centenaires... Nous avons des cabinets. On voudrait un gouvernement.

Enfin, écrit le 1er mai 1923, quelques semaines avant sa mort, en ouverture du dernier Cahier : L’arbre se nourrit-il de la terre ou du ciel ? Des deux. De l’obscure et puissante accumulation des morts, et puis des quatre vents et du soleil, de la masse antérieure, anonyme, et d’un oiseau qui vient se poser dans son feuillage.

Cher Emmanuel Godo, le Comité Erckmann-Chatrian est honoré et heureux de vous décerner et vous remettre aujourd’hui sa Bourse Histoire 2023 pour votre livre monument publié par les éditions Tallandier, dont il recommande la lecture à toutes les âmes de bonne volonté : Maurice Barrès Le grand inconnu 1862-1923.

Gilles LAPORTE
Prix Erckmann-Chatrian 1984
Ancien Président du Comité Erckmann-Chatrian
Membre de l’Académie de Stanislas
Chevalier des Arts et Lettres - Chevalier du Mérite agricole
Ouvrier des Lettres

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