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Discours · Prix Erckmann-Chatrian 1936

Le Régionalisme et l'Esprit Régionaliste

par Pol RAMBER

Nancy, Hôtel de Ville, 6 mai 1937


Un vrai plaidoyer pour le régionalisme. Pol Ramber y défend Erckmann-Chatrian contre le reproche de vue étriquée, et il cite à l’appui Lebrun, Barrès, Blum, Tristan Bernard, Pottecher…

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Discours prononcé par M. Pol Ramber, le 6 mai 1937, à l'Hôtel de Ville d’Épinal

Mesdames, Messieurs,

J'ai toujours pensé des citations, en littérature, qu'elles sont comme ces jolis bibelots qui, sans malice, soulignent la pauvreté d'un ameublement.

Et cependant, aujourd'hui, moins désireux de plaider une cause qui m'est chère que de l'étayer de solides sympathies, à larges brassées, j'ai puisé dans le domaine d'autrui.

Vous me saurez gré, j'en ai la certitude, d'avoir encadré mon modeste témoignage d'incontestables autorités venues de tous les horizons de l'activité intellectuelle et sociale.

Cette précaution prise, et avant de pénétrer dans le vif d'un sujet que je m'efforcerai de ne point trop martyriser, laissez-moi savourer, pour en être un peu la cause, ce printanier baiser de notre bonne capitale vosgienne au Régionalisme, en même temps que cette si enthousiaste réception de princes lorrains des Arts et des Lettres en la Maison de Ville des fiers bourgeois d’Épinal.

Le seul moyen d'être heureux est de ne pas penser à soi, de travailler pour autrui, de se donner à une œuvre en laquelle on a foi.

Si Fustel de Coulanges n'a point manqué de psychologie, vous êtes, mon cher Président, un homme heureux. Et partagent votre bonheur ceux qui, avec vous, travaillent au rayonnement de la pensée lorraine en cette noble Société Erckmann-Chatrian dont nous avons le plaisir de saluer ici, à vos côtés, une délégation de choix.

L'on a beaucoup médit du régionalisme. L'Académie Française, elle-même, a attendu jusqu'au 1er mars 1934 pour en donner, dans son dictionnaire, une définition, sans enthousiasme, mais tout de même acceptable : Tendance à favoriser, tout en maintenant l'unité nationale, le développement particulier, autonome des régions, et à en conserver la physionomie, les mœurs, les coutumes et les traditions historiques.

Le régionaliste, lui, s'était depuis longtemps, et un peu en contrebandier, faufilé jusqu'aux premiers fauteuils de la Maison de Richelieu.

La Fédération Régionaliste Française, en effet, a compté, depuis plus de trente ans, et compte encore actuellement, parmi les membres de son Comité d'honneur, nombre d'Immortels dont Louis Madelin après Maurice Barrès, pour ne citer que des Lorrains.

Cela prouve qu'il ne faut pas toujours prendre la partie pour le tout et qu'il est certaines figures de rhétorique dont, même au Cénacle, l'on fait un usage irréfléchi.

Mais n'insistons pas. Nous aurions mauvaise grâce puisqu'aussi bien la ville d’Épinal, en accueillant si aimablement le Comité Erckmann-Chatrian, rend un magnifique hommage au Régionalisme, en même temps qu'elle entend encourager les efforts des siens dans l'exaltation des vertus ancestrales, le respect des traditions et l'amour du coin de terre natale.

Je ne voudrais point arracher à Georges Sadler des confidences dont souffrirait sa modestie. J'ai toutefois l'impression que, artiste de grand talent, c'est en artiste qu'il est venu au régionalisme, ne voulant retenir d'une doctrine un peu sévère que la grande part qu'elle réserve et assure à l'épanouissement des lettres et des arts d'une province : la sienne. Le désir de faire connaître en Lorraine et en Alsace les œuvres si fortes, si riches d'enseignements des auteurs de L'Invasion m'incita, disait-il à un journaliste qui l'interrogeait, à créer la Société Erckmann-Chatrian.

Voilà comment, du particulier, l'on arrive au général. Pour être juste avec soi-même Georges Sadler serait bien forcé de dire, aujourd'hui, son grand désir de faire connaître les œuvres des écrivains lorrains, de tous les écrivains qu'il sait, au besoin découvrir contre eux-mêmes.

Erckmann et Chatrian ne seraient point morts séparés par la haine — ce qui, profondément, peine leurs admirateurs, — s'il y avait eu, entre la misanthropie de l'un et la vanité de l'autre, le bon sourire et la saine philosophie d'un Georges Sadler.

Vous aurez, du moins, mon cher Président, le haut mérite de les avoir joyeusement réconciliés — au point qu'ils se confondent — dans les cerveaux et dans les cœurs de milliers de vos compatriotes et d'avoir associé à votre geste généreux toutes les sommités de Lorraine et d'Alsace, voulant ainsi exhausser les deux célèbres auteurs des Rantzau bien au-dessus des faiblesses de la chair, en ces régions du rêve et de la poésie où ne souffle plus que l'Esprit : l'Esprit d'Erckmann-Chatrian un, indivisible.

Unité d'action, unité de conception : toute l'œuvre des deux écrivains tient en ces mots, au point que les non initiés commettraient volontiers l'amusante erreur de croire en un seul écrivain, lequel, coquetterie ou snobisme, se serait avisé de relier d'un trait d'union son prénom avec son patronyme.

Les plus sûrs talents — et ceux qui paraissent parmi les plus sérieux — ont parfois de ces petites faiblesses dont il faut se garder de sourire.

Mais Erckmann n'avait rien d'un Chatrian, ni le jeune maître d'études du collège de Phalsbourg rien d'un Erckmann. Le contraste était plutôt saisissant : un héros d'Alexandre Dumas voisinant avec un de Zola : Aramis industrialisé par Saccard, mais un Saccard qui connaissait à fond son Alexandre Dumas.

En bref, si Erckmann fut le penseur au point que ce qui séduit, dans l'œuvre commune, lui soit dû en grande partie, ce fut Chatrian qui lança Erckmann et, par son entregent comme par sa plume, contribua largement au succès de la firme.

Car il ne suffit point d'écrire et de bien écrire, non plus que de penser et bien penser. Erckmann le solitaire, le misanthrope, avait besoin de la suffisance un peu vulgaire, mais prenante, de Chatrian pour affronter le grand public.

Celui-ci fut vite conquis.

En octobre 1882, le théâtre du Châtelet donnait en représentation Madame Thérèse, drame militaire en cinq actes, tiré du roman paru en 1863 et qui avait été précédé du Fou Yegof.

Le gros succès du roman faisait bien augurer du drame lyrique, encore qu'il n'en restât guère que le titre. Mais, écrivait un critique de l'époque : « MM. Erckmann et Chatrian sont en vogue. On les joue partout : j'imagine que la nouvelle direction du Châtelet s'est mise sous leur protection ».

Quel plus bel hommage saurait désirer un auteur dramatique ? « On les joue partout ! »

En cette même année, en effet, à son début, l'Opéra-Comique donnait, de nos deux écrivains, La Taverne des Trabans, tirée de l'un de leurs plus jolis contes : La Taverne du Jambon de Mayence.

M. Jules Barbier, l'auteur du livret des Contes d'Hoffmann et de tant d'autres petites merveilles, avait pensé qu'il y avait là matière à un opéra comique à succès. Il fut de bon aloi, encore que cette longue nomenclature de victuailles et ces interminables querelles d'ivrognes sur lesquelles repose le fond de la pièce aient, dit le critique, indisposé plusieurs spectateurs.

Mais rien ne devait égaler, en cette même année, le succès des Rantzau, au Théâtre-Français.

L'Illustration consacra trois longues colonnes au compte-rendu de cette représentation et à l'analyse de la pièce. « Voilà de bon théâtre, bien vrai, bien juste, bien saisissant : celui qui fait éclater la salle dans un applaudissement unanime ».

La scène du pardon fait dire au critique : « Une telle scène ferait, à elle seule, le succès d'un ouvrage ».

Il me plaît de trouver, sous la plume d'Aristarques de l'époque, une si éclatante sincérité dans l'éloge : incontestable preuve de la sincérité du récit, de la sûreté de l'analyse, du relief des personnages et de la puissance dramatique où s'affrontent les passions, dans un cadre, somme toute, des plus modestes.

Et combien me paraissent falotes ces réserves sous la plume d'un écrivain, excellent critique à la vérité, mais à qui le recul du.... temps n'a pas profité :

« Comme Nodier, écrit-il, Erckmann et Chatrian ont, d'instinct, le sens du récit ; s'ils sont moins bons stylistes, ils voient aussi les choses de plus près, de trop près même. Il y a toujours eu, chez ces deux romanciers, une vue un peu étriquée, un peu pauvre du monde. Comme leur épopée aurait eu plus de grandeur s'ils n'étaient pas restés aussi complètement des gens de petite ville. Leur faveur vient de là, leur manque d'ampleur aussi ».

Le voilà bien le grand reproche dont on accable tout écrivain régionaliste cramponné à sa terre natale et que n'attire point le clinquant de Paris ! Vue un peu étriquée, un peu pauvre du monde !

Et s'il me plaît, à moi, d'écrire pour un monde que je ne connais pas, même pour la capitale, ce que je pense, ce que je sens, ce que j'aime d'un monde que je connais à fond, qui ne me semble ni pauvre, ni étriqué, mais riche de véritables richesses qu'il ne va point emprunter au snobisme des agglomérations cosmopolites, mais fort de traditions qu'il ne va point puiser aux boutiques des conventions standardisées, mais fier de principes, voire de scrupules dont est pétrie l'âme même de notre terre natale ?

Et puis ? Est-il tellement vrai que l'écrivain régionaliste manque de cette ampleur dont parle Edmond Jaloux ?

Je me méfie d'une ampleur — très à la mode aujourd'hui — confection sur mesure que vont décrocher trop de jeunes écrivains au rayon des commodités : littérature de bazar dont souffre et languit le vrai régionalisme.

L'éminent critique du Temps me pardonnera de le lui rappeler.

Le mal, voyez-vous ? Je veux dire cette déplorable manie de rapetisser l'écrivain régionaliste, a deux sources différentes.

D'abord l'ignorance, voulue ou non, du sens régionaliste qui est le sens de la mesure, de l'ordre, de la responsabilité : vertus pour les uns, défauts pour les autres : je vous laisse juges.

Être de la province ! Suprême injure de caporal de chambrée dont on rit. Mais parole malheureuse en la bouche d'un homme cultivé qui croit faire de l'esprit et qui peine.

Écoutez ceci : « Vous avez bien voulu rappeler mes origines lorraines et je vous en sais gré : vous avez eu raison de le dire : je reste profondément attaché à mon sol natal où j'ai la conscience d'avoir puisé, en même temps que la vie, le meilleur de moi-même. Je garde la fierté d'appartenir par les fibres les plus intimes de mon être à cette population de l'Est chez qui l'amour ardent de la petite province n'a fait, de tous temps, que renforcer, s'il le pouvait, le culte pieux et exalté de la grande patrie.... Oui, je tiens, par tous les liens les plus étroits, à ma Lorraine nuancée, mélancolique et sérieuse ».

Quelle courageuse plaidoirie ! Comme nous voilà loin de ce respect humain laïc qu'affectent certains esprits médiocres ! Et quelle leçon leur donne M. Albert Lebrun, Président de la République !

C'est à ce grand Lorrain encore que j'emprunterai cette admirable définition de l'idée régionaliste : « Telle qu'elle est, avec ses rudesses, ses servitudes et ses risques, nous l'aimons notre terre natale d'un amour d'autant plus profond peut-être qu'elle exige de ses enfants, pour y vivre, plus d'efforts, de labeur et de persévérance. Gardons-le avec soin, nous surtout que les hasards ou les nécessités de l'existence amènent à vivre loin d'elle, ce culte fervent et pieux que nous entendons vouer à la petite patrie. Gardons-le d'un cœur d'autant plus fidèle qu'il ne saurait être exclusif et porter ombrage à celui que nous rendons à la grande patrie. On ne peut, en effet, les dissocier. Que ce soit dans la Lorraine qui fut toujours, à cet égard, un modèle et un exemple, ou dans les provinces proches de la nôtre, que ce soit en Bretagne, en Flandre ou dans la Touraine, partout l'amour de la France puise l'essentiel de sa force et sa signification profonde dans la tendresse que nous donnons d'abord au sol qui nous a vus naître.... C'est des traits rassemblés et confondus de tous ses enfants qu'est fait le vrai visage de la France ».

Il n'y a pas de vraie connaissance sans amour, mais il n'y a pas non plus d'amour sincère et profond sans connaissance.

Noble réponse à ces censeurs du régionalisme qui croient que tout le bon goût et toute l'intelligence sont apanage de Paris, tandis que la province ne serait que le refuge des derniers ridicules, des modes oubliées, des magistrats gâteux et des parvenus sans maintien.

Comme nous voilà loin de ce faux régionalisme littéraire d'écrivains un peu hâtés qui, parce qu'il faut bien qu'un roman se passe quelque part, adoptent un coin de province pour n'y décrire que des banalités, à défaut de mesquines vengeances à peine déguisées qui, souvent, sont le plus fort de leur talent !

Mais à quel signe reconnaître pour telle une littérature provinciale ? A ce qu'elle est provinciale, tout uniment, c'est-à-dire expressive d'une province.

J'emprunte cette définition au grand apôtre du régionalisme, mon maître et ami Jean Charles-Brun.

« Si un roman a le cadre de son action en province, cela ne veut pas dire qu'il soit provincial pour autant. Un préjugé assez répandu nous fait croire que l'esprit français est un. Il est un, peut-être, dans quelques généralités ; il est un, peut-être, dans quelques manières de raisonner et de concevoir. C'est, si on le veut, de certaines qualités assez communes qu'est fait cet esprit de mesure et de bon sens, et il y aurait beaucoup à dire là-dessus qu'on appelle couramment l'esprit français. Mais il est faux que, dès que l'on veut avancer un peu plus loin, on trouve partout, dans nos provinces, dans nos races si harmonieusement fondues et cependant si diverses, les mêmes manières d'imaginer et de sentir. Chacune d'elles possède, suivant le mot de Maurice Barrès, sa nuance d'âme particulière. Une nuance, cela ne s'attrape pas, ne se fixe pas aussi aisément que le croient les nigauds empressés à porter leur chevalet, ou leurs tablettes, chaque saison, dans une province différente. Il n'y a pas de vraie connaissance sans amour, mais il n'y a pas non plus d'amour sincère et profond sans connaissance. »

« Le Régionalisme, le vrai, ne se satisfait pas de rencontres gaies d'originaires, de réunions aimables et quelquefois bruyantes, de cortèges et de manifestations spectaculaires, dit encore Charles-Brun. Il vise plus haut et porte plus loin. Fondé sur la notion de différences dans l'unité, il veut conserver et maintenir les traits distinctifs de chacune des parties dont se compose le tout national. Point d'originalité qui ne lui paraisse précieuse. La race, le sol, le climat, l'histoire font qu'un Picard et un Provençal, un Basque et un Normand, un Lorrain et un Breton n'entendent point de même sorte les mêmes vérités et ne réagissent point de même façon ».

Les régionalistes, selon le mot de Maurice Barrès ne sont pas des embaumeurs. Ils se penchent sur le passé de leur terroir et la vie de leurs ancêtres, non pour de stériles reconstitutions, mais pour en retirer des enseignements salutaires et déterminer les apports de leur race à la prospérité et à la grandeur de la Nation.

Raymond Poincaré se plaignait de n'avoir jamais entendu parler du Barrois pendant qu'il suivait les cours du lycée de Bar-le-Duc. Un progrès a été réalisé depuis. Des cours spéciaux de régionalisme littéraire, artistique et archéologique ont été créés dans nos écoles Normales et cela pour que les futurs maîtres et maîtresses puissent utilement apprendre à leurs jeunes élèves l'histoire de leur petite patrie natale.

Je fais des vœux pour que dans les programmes scolaires, le régionalisme ait sa place bien marquée. J'entends quelques notions précises agréablement présentées qui n'ajoutent pas à la surcharge intellectuelle mais provoquent, au contraire, une heureuse et utile diversion.

Présidant une distribution de prix au lycée de Bayonne, M. Daguerre, sous-préfet de cette ville, s'adressant aux élèves, leur disait : « Je serais heureux qu'à côté de l'instruction générale qui vous est donnée dans cette maison vous vous intéressiez également à l'histoire de votre cité. Apprenez comment ont agi, devant les événements importants, ceux dont vous descendez directement. Il n'est pas inutile — croyez-le bien — qu'au seuil de la vie vous sentiez, derrière vous, le frémissement séculaire de tout un peuple dont vous êtes sortis.

Magnifiques archives que ces vieux papiers accumulés dans toutes les cités qui se sont édifiés patiemment au bord de nos côtes, de nos fleuves, au pied de nos montagnes. Consultons-les ; étudions-les : ce n'est pas là faire œuvre stérile. A certains moments de la vie, les actes qu'ont accomplis nos pères peuvent inspirer heureusement les nôtres... »

S'adressant à de jeunes basques, M. Daguerre semait en terrain solidement préparé.

La tradition : ce qui relie le présent au passé et prépare l'avenir, suivant le mot de Louis Barthou, est, Dieu merci, chose sacrée en ce coin de terre française.

Malheureusement — je n'ai cessé de le dire et de l'écrire — à part une élite et qui souvent se leurre, le peuple ignore tout du régionalisme. Mais il n'y a pas que le peuple.

Dernièrement encore, j'avais l'occasion, en un milieu intellectuel provincial, de constater la complète ignorance d'une doctrine déjà quadragénaire dans les annales officielles des lettres.

Tout au plus acceptait-on un certain régionalisme littéraire et spectaculaire, à la condition qu'il se tînt sur le terrain de la satire et de l'humour. Et à l'ignorance se mêle une appréhension qu'elle explique : lèse-patriotisme, quand ce n'est pas séparatisme.

Craintes stupides qu'entretiennent les partisans intéressés de toute centralisation.

Georges de La Fouchardière, en sa verve caustique, s'en amuse : « L'âme des provinces survit malgré le découpage artificiel, arbitraire, qui obsède les écoliers et passionne les politiciens, écrit-il. On continue à dire : « J'ai passé l'été en Bretagne », « Je reviens de Provence », « Je pars pour l'Auvergne »... Et, parbleu, il y a toujours des Auvergnats, des Poitevins, des Tourangeaux, des Picards et des Gascons, sans parler des Montmartrois, dont le patriotisme local est des plus susceptibles ».

Voulez-vous un autre témoignage ?

« La centralisation napoléonienne s'est elle-même coulée dans les moules de la centralisation à La Richelieu et à la Louis XIV ; les régimes subséquents, fût-ce la République, ne sont jamais parvenus ou même n'ont jamais travaillé sérieusement à les briser. La France n'a jamais été un peuple de sujets ou de citoyens, mais, comme disait déjà le vieux Royer-Collard, un peuple d'administrés. Voilà le corset d'airain qu'il faut rompre... Je suis profondément convaincu que c'est dans la voie de la décentralisation et de la régionalisation que doit être engagée toute réforme administrative... »

Je l'ai puisé, ce témoignage, dans le Populaire du 7 décembre 1934, sous la signature de M. Léon Blum.

Mais laissons aux hommes politiques et aux économistes le soin d'apprécier les avantages et de peser les inconvénients d'une décentralisation administrative qui, dans tous les partis, trouve de fervents apôtres et d'entêtés adversaires.

Ce qui me plaît et me suffit, c'est de trouver dans le régionalisme un encouragement aux initiatives privées, le respect de la parole donnée, le sens de la responsabilité immédiate, la saine joie des fêtes locales et traditionnelles, l'exemple à donner aux jeunes des vertus de patience, de labeur assidu et de fidélité à la terre natale.

Je citais plus haut le mot de Barrès : « Les régionalistes ne sont pas des embaumeurs ».

En voici un autre de Tristan Bernard — et vous m'accorderez bien le mérite d'un bel éclectisme : « Être traditionaliste, cela ne veut pas dire que l'on se confine dans le passé, écrit le fameux auteur de Triplepatte, mais que l'on s'éclaire des exemples anciens pour se diriger vers l'avenir. La bonne tradition est en avant ».

Il m'est arrivé souvent, au pays de Béarn, de parcourir les petits villages de la vallée d'Ossau, la plus pittoresque, celle aussi qui garde le plus jalousement la tradition ancestrale. Agglomérations de petites gens rivés à leur terre, à leur atelier, à leur boutique, où j'ai trouvé la bonne humeur, la joie de vivre et cette saine philosophie qui s'accommode même des misères inhérentes à la solitude montagnarde.

J'en ai vu qui, privés huit jours d'électricité à la suite d'une tempête, ont gaiement sorti de vieilles lampes qu'ils se sont partagées de maison à maison. Les autocars, bloqués par les neiges, ne pouvaient plus leur apporter les provisions de la ville, voire le pain qui manquait sur les hauts coteaux ; pas un instant ils ne se départirent de leur calme souriant. Et pourtant des vieux de soixante-quinze ans m'assuraient que jamais ils n'avaient vu pareil amoncellement de neige.

De petites gens ? Des gens au grand cœur et que soutient un noble idéal, qu'encourage et fortifie l'amour du coin de terre natale, avec sa tradition séculaire non encore ébréchée au froissement de la trépidante vie moderne, avec ce respect de la famille qui fait du fils aîné, par-dessus, mais non contre la loi, l'héritier de la terre comme de l'autorité paternelle : le fils aîné que ne tutoieront pas ses frères et sœurs et qui sera le gardien vigilant de leurs intérêts matériels et moraux.

Des arriérés, me direz-vous ? La finesse intellectuelle native du Béarnais est trop légendaire pour que puisse tenir cette objection.

« Paysans de la plaine ou de la montagne, me confiait un haut fonctionnaire qui connaît aussi bien les Lorrains que les Béarnais, ils sont tous fins, trop fins déjà et j'en sais quelque chose ».

Et il ajoutait : « Que de fois des maires de petits villages ou des délégations de montagnards m'ont surpris par leur logique serrée comme par la sûreté de leurs connaissances administratives ».

Finesse native qui, comme chez le Lorrain, tient d'un tempérament fortement individualiste fait à la fois de prudence, de souci de la dignité, de conscience professionnelle et de respect des traditions familiales.

Finesse qui parfois prend un savoureux plaisir, grâce aux multiples ressources d'un langage truculent et discret, à s'exercer aux dépens des malins ou des hâbleurs...

C'est ici que nous touchons le point névralgique d'une doctrine qui, comme le langage, peut être la meilleure ou la pire des choses

Il y a un régionalisme régénérateur, mais il y a aussi un régionalisme mortel, dit Raymond Cortat.

Les ennemis de la province ne sont pas seulement les fonctionnaires d'une centralisation excessive : ce sont quelquefois, hélas, ceux qui revendiquent le plus âprement la liberté de leur province.

Il y a un régionalisme de clocher qui n'est que dispersion, fragmentation, cloisons étanches, portes verrouillées et fermées à triple tour, fenêtres hermétiquement closes contre les influences du dehors d'où pourraient venir, cependant, les souffles vivifiants.

Le régionalisme est sain quand il fournit à l'œuvre son support : la terre où elle puisera son sang et sa vigueur.

Il est utile, lorsque, par une adaptation meilleure, il permet d'obtenir, dans quelque domaine que ce soit, des rendements meilleurs.

Il est noble quand il restitue à l'individu, au provincial, le sens d'une fierté régionale que les vaudevillistes de Paris tournèrent longtemps en dérision sans se rendre compte de ce que leurs sarcasmes tuaient de précieux, de sain, de vital, une bonne partie de ce qui nous manque, aujourd'hui, et qu'on s'avise tout à coup de regretter après avoir tout fait pour le porter en terre.

Mais le régionalisme est malsain, dangereux, qui n'est que chauvinisme de clocher, haine de l'extérieur, mépris de ce qui n'est pas d'ici, admiration béate de tout ce qui en est.

Le premier et gros travail, assure le professeur Goutsmedt, est d'abord d'abandonner cet esprit mesquin de chauvinisme provincial qui n'a rien à envier à la fatuité des habitants de la capitale. Il est permis et même conseillé d'aimer son clocher, mais il est aussi indiqué de ne pas considérer notre horizon particulier comme la limite des mondes.

Essayons de nous hisser au faîte de la muraille et de regarder au loin. Plus heureux que sœur Anne, cette vue nous procurera des découvertes fertiles en surprises.

En termes presque identiques, Maurice Pottecher, souhaitant la bienvenue et assurant son concours à une trop éphémère revue régionaliste autour de laquelle j'avais pu grouper tous les écrivains lorrains, me disait : « Certes, je suis régionaliste autant qu'on peut l'être. Mais j'aime à monter au haut de mon clocher pour y découvrir les lointains horizons avec tout ce qu'ils offrent de beau et de noble. »

Excellente méthode d'un maître qui fait à la fois honneur aux lettres lorraines et françaises.

Seul mais très efficace moyen d'étudier nos pays de France d'après nature en excluant soigneusement, selon le mot de Léon Bérard, une imagerie fallacieuse à l'usage d'un régionalisme de contrebande.

Régionalisme sain, régionalisme noble : nécessité vitale, source d'énergie en laquelle tient tout le problème social et national, tel que le voulurent nos maîtres : de Vogüé, Mistral, Barrès, pour ne citer que les plus grands.

A leur école nous avons appris que l'entreprise était à la fois sacrilège et absurde de rompre tous les liens qui nous rattachent au passé. Nos pères ont vécu plus jeunes et plus plastiques, entourés de nécessités géographiques, économiques, intellectuelles ; ils se sont élevés en s'adaptant à ces nécessités. Ils nous ont transmis une merveilleuse réserve de pouvoir accommodateur et les qualités les plus propres à réussir dans un milieu donné.

S'insurger contre ces enseignements que murmurent à notre oreille les tombeaux, les maisons d'artisans et les champs de France ; gaspiller ce trésor si lentement acquis est une entreprise chimérique et, d'ailleurs, désastreuse.

« Les morts parlent en nous. Nous ne pouvons penser que selon nos morts », disait le célèbre auteur de La Colline Inspirée.

Nécessité vitale.

N'est-ce pas pour cela que, selon le mot de M. Edmond Labbé, le régionalisme doit être « un des mots-clefs de l'Exposition de 1937 ».

Son centre régional peut et doit fournir le moyen de susciter, ou de ressusciter une image vraie de la France dans toute la richesse de ses productions distinctes qui, assemblées avec compétence et ferveur, feront connaître tous les coins de France dans leurs innombrables diversités.

Bibliothèque régionaliste, musée régionaliste, foyers d'études et d'action régionaliste : tel doit être le cadre de travail constamment entretenu, révisé, développé et amélioré.

Le mouvement régionaliste trouvera ainsi son plein sens et son exacte portée, et rien ne peut être plus favorable au développement harmonieux de l'intellectualité nationale que cette collaboration continue et féconde entre Paris et les régions.

Au banquet des Lorrains de Paris, M. Paul Léon, en une délicieuse image, exprimait la même pensée : « On a le tort, disait-il, de comparer la province à la capitale. La province n'existe pas, mais il existe des provinces. On raconte qu'au Moyen-Age, lorsque les fondeurs de cloches passaient à travers les villes, chacun jetait dans le creuset, or, joyaux, vaisselle précieuse ; et la voix sonore du métal issu de tous ces alliages répétait à l'infini tous les sacrifices sans nom consentis pour l'œuvre commune. Ainsi tous, Lorrains ou Bretons, Flamands ou Provençaux, nous verserons dans le creuset de l'énergie nationale le meilleur de notre force, le plus pur de notre génie. Qui donna plus ? Qui donna moins ? Nul ne sait, et il n'importe, pourvu que la cloche sonne clair. »

J'ai voulu rassembler en une gerbe quelques témoignages venus des sources les plus diverses, les plus autorisées aussi, en faveur du régionalisme, de l'esprit régionaliste qui, peut-être bien voit les choses de trop près, ô Edmond Jaloux ! pour ne les point voir dans le cadre stéréotypé et combien truqué des brasseries, des palaces et des salons de la capitale.

Erckmann et Chatrian ont respiré à pleins poumons l'âcre et subtile odeur du pampre. Ils se sont grisés aux parfums des champs, des forêts, des vergers, des sapins de la montagne. Ils se sont enivrés de légendes au coin des âtres pétillants.

Dans le creuset d'où jaillit la grande voix de la France, ils ont jeté l'or des vignes d'Alsace et de Lorraine, l'émeraude de ses coteaux, le diamant de ses cascades, la gemme de ses vergers. Ils ont jeté, surtout, cette magnifique gerbe des vertus familiales, du respect des traditions, de la foi des ancêtres farouchement gardée ; défendue avec une ténacité qui n'a d'égal que l'indéracinable attachement au sol natal.

Faire un reproche à Erckmann-Chatrian ? Mais ce serait plutôt celui d'avoir parfois sacrifié aux Grâces de la Capitale dans le souci qu'avait Chatrian de parvenir à la gloire et d'y entraîner de force le rétif Erckmann.

C'est ce souci qui leur a fait écarter tout ce qui, dans leur œuvre, pouvait trahir un amour pourtant vivace du terroir, comme sa linguistique. Et cependant, émaillé discrètement de ces rustiques fleurs locales, leur lexique aisé mais modeste s'en fût trouvé délicieusement rehaussé.

Tel ne fut pas leur avis. Ne chicanons point.

Ils avaient avec eux Maurice Barrès. Nous avons Mistral.

J'estime, pour mon compte, qu'à l'instar du peintre, l'écrivain régionaliste, pour accentuer l'originalité de son œuvre, gagne à la piquer, çà et là, de fleurs du terroir qui lui donnent son cachet d'origine aussi nécessaire à une œuvre artistique ou littéraire qu'à un bon vin.

J'aurais beaucoup à dire encore sur un sujet que je n'ai fait qu'effleurer mais auquel j'ai conscience, au cours d'une carrière déjà longue, d'avoir apporté le meilleur de moi-même : tout mon cœur de Lorrain.

Travailler à l'extension de l'Idée régionaliste et à sa compréhension saine, noble, féconde, n'est-ce pas faire montre de vrai sentiment national ?

Je l'ai, je crois, suffisamment démontré en m'appuyant sur des témoignages d'hommes éminents venus des horizons les plus divers de la philosophie, des lettres et de la Politique.

De savoir, grâce à la belle et inlassable action de la Société Erckmann-Chatrian, notre province capable de porter chez les voisins et même au loin le flambeau spirituel, cela ne peut qu'augmenter notre fierté légitime pour notre région et nous faire aimer davantage et doublement, avec elle, notre grande patrie.

Signé : Pol RAMBER (6 mai 1937).

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