José Giovanni, Frédéric Brrémaud, Paolo Raffaelli - Le Haut-Fer
par Bernard VISSE
Metz, Hôtel de Ville, 10 mai 2025

Mesdames, Messieurs,
Lors de sa séance du lundi 4 novembre 2024, ici même, en cet hôtel de ville de Metz où nous nous trouvons aujourd’hui et où nous sommes toujours reçus de la meilleure des façons, notre jury a particulièrement apprécié un ouvrage fait non seulement de mots, mais aussi d’images, ce genre d’ouvrage qu’il est convenu de nommer un « roman graphique ».
Un roman graphique, inspiré d’un « vrai » roman, publié par les Éditions Paquet.
Et pas n’importe lequel.
On touche ici à une œuvre mythique, une œuvre iconique du massif vosgien : Le Haut-Fer, publié par les éditions Gallimard en 1962, est le 7e roman paru sous la signature du sulfureux José Giovanni (1923-2004).
Sulfureux, on le serait à moins. Emprisonné et condamné à mort en 1948 pour extorsion de fonds et complicité dans un triple meurtre, Joseph Damiani (José Giovanni est un pseudonyme) est gracié en 1956 après onze ans d'incarcération. Encouragé par son avocat, il se lance dans l'écriture. Son premier livre, Le Trou, récit de sa tentative d'évasion de la prison de la Santé en 1947, est rapidement publié dès 1957 par Gallimard, parrainé par Roger Nimier et Albert Camus.
Dans les années qui suivent, il devient un auteur de référence de la Série noire, en publiant notamment Le Deuxième Souffle et Classe tous risques, qui deviendront des classiques de la littérature policière. Au total, Giovanni aura signé 21 romans, ainsi que des mémoires. Pour composer ses intrigues, il puise dans son expérience personnelle ou s'inspire de personnages qu'il a croisés en prison.
Puis vint Robert Enrico. Après quelques courts-métrages, un premier film, La Belle vie obtient le Prix Jean Vigo en 1963 malgré l'interdiction de distribution par la censure de ce film qui traite en partie de la guerre d'Algérie…
Avant Le Vieux fusil (1975) et bien d’autres…
En 1965, Robert Enrico (1931-2001), de huit ans plus jeune, adapte fidèlement Le Haut-fer au cinéma sous le titre Les Grandes gueules, avec dans les rôles principaux Bourvil, Lino Ventura, Marie Dubois, Michel Constantin... Il tourne entre Vagney et Gérardmer, à Bois-de-Champ, Gerbamont, La Bresse, Rochesson, St-Dié, Sapois, Vagney… Il y a tout juste 60 ans aujourd’hui… Un succès considérable, même à l’international.
Vous connaissez toutes et tous cette histoire de haut-fer vosgien dans les années 1960 : une scierie familiale, traditionnelle, qui fonctionne encore à l’eau, alors que tout commence à s’industrialiser. Ce haut-fer dont hérite Hector Valentin, un bûcheron franco-canadien, qui rentre dans les Vosges à la mort de son père, avec la ferme intention de faire revivre cet outil de production familial.
Isolé, car étranger, voyant son bien convoité, il se retrouve vite seul contre tous, confronté à la méfiance des gens du coin, et surtout au propriétaire de la grande scierie moderne de la vallée, bien décidé à conserver son monopole.
Pour régler le problème de la main d’œuvre, Hector Valentin écoute Laurent et Mick, deux gars qu’il vient d’embaucher, qui lui fournissent la solution : employer des détenus en liberté conditionnelle de la prison centrale de Mulhouse où eux-mêmes ont purgé leur peine.
Nous sommes loin du côté flamboyant du film porté par les acteurs et la musique : ici, l’interprétation est plus fidèle à l’écriture à l’os de Giovanni, et plus sobre, à l’image de la rudesse des Hautes-Vosges.
Alors, vont débarquer l’élégant Serge, Robert le pieux, François le Belge, Raoul le renard, et Nénesse, une force de la nature : tous des gars de la ville… Des individus équivoques, cabossés, caractériels, bruts de décoffrage, qui cherchent à se réinsérer dans la société avec des succès divers. La gestion de ces hommes n’est pas facile, mais Hector arrive à souder sa petite communauté, jusqu’à ce qu’éclate le drame qui va précipiter la fin de cette belle aventure humaine.
Après l’adaptation au cinéma, voici désormais une adaptation en bande dessinée : celle du roman (d’où la réhabilitation du titre originel) et non du film (qui a donné son titre aux rééditions du roman…).
Frédéric Brémaud, né en 1973 à Séoul (en Corée), scénarise - sous plusieurs pseudonymes - et publie depuis 1999 un beau nombre d'albums (j'en ai compté 93...), avec divers dessinateurs, souvent italiens. Une remarquable production parmi laquelle j'ai noté – nous sommes à une remise de prix littéraires - plusieurs adaptations d’œuvres romanesques : Rocambole de Ponson du Terrail (2009), Guerre et paix d'après Léon Tolstoï (deux tomes en 2010), Michel Strogoff d'après Jules Verne (2010), et Carmen de Prosper Mérimée (2012). Une solide expérience, vous en conviendrez.
Avec le dessinateur Paolo Raffaelli, né à Rome en 1962, il a déjà collaboré en 2011 et 2012 pour les deux volumes de Normandie-Niemen, publiés aux éditions Clair de Lune. Un artiste qui aime les autos (Histoires incroyables des 24h du Mans, 2019), les avions (Umberto Mistri aviateur, 2009 ; Normandie-Niemen, 2011-2012) et la Corse (Guide de la Corse en bandes dessinées, 2019).
Malheureusement, l’un vivant à Rome et l’autre au bord du lac de Côme, nous ne pouvons pas les féliciter en leur présence aujourd’hui. Nous aurions pu leur dire tout le bien que notre jury a pensé de leur travail.
Dans cette – disons-le – talentueuse adaptation, on retrouve textuellement de nombreux dialogues ainsi que certains descriptifs. Avec sa narration très visuelle et ses dialogues incisifs, le roman s’y prête. Un lecteur attentif verra au moins deux différences avec le texte de José Giovanni.
La première : pour une raison de lisibilité, le roman graphique s’ouvre sur Laurent sortant de prison, scène qui n’apparaît pas dans le texte original.
La seconde : Frédéric Brémaud a accordé moins d’importance au personnage d’Adeline et à son histoire avec Laurent. Est-ce pour resserrer l’intrigue sur le lien qui unit les hommes à la scierie ? Ou à cause du côté quelque peu, voire beaucoup, machiste de Laurent qui n’a pas le beau rôle par rapport à Adeline ?
Le récit est porté par les différents protagonistes, à commencer par Hector lui-même, secondé par Laurent et Mick. Laurent, le taiseux dont on sait peu de choses si ce n’est qu’il a été accusé à tort d’un meurtre et qu’il aime fréquenter les belles de nuit. Et Mick, le fragile, le joueur invétéré. Nous sommes loin du côté flamboyant du film porté par les acteurs et la musique : ici, l’interprétation est plus fidèle à l’écriture à l’os de Giovanni, et plus sobre, à l’image de la rudesse des Hautes-Vosges.
Le trait de Paolo Rafaelli, semi-réaliste, précis, sans fioritures, tout en contraste, joue avec élégance sur la page blanche avec deux seules couleurs, le noir et le gris-bleu, dans un jeu subtil de nuances. Un choix courageux, particulièrement esthétique.
Le cadre des Hautes-Vosges est un personnage à part entière. En témoignent les planches pleine page de paysages qui apportent une respiration au récit, qui installent des moments de silence dans la forêt…
Outre la tension du polar et du drame psychologique qui se fomente, on retrouve les codes du western : le danger permanent, les rivalités entre bûcherons, entre propriétaires, les rapports tendus entre les différents protagonistes, la nature, les grands espaces de l’ouest américain ayant cédé la place au terroir vosgien.
Western oui, mais documentaire aussi. C’est l’occasion de découvrir le bûcheronnage, l’acquisition des parcelles, le fonctionnement d’une scierie traditionnelle vosgienne… La difficulté a été la représentation du haut-fer : le dessinateur a étudié le mécanisme hydraulique afin de pouvoir le mettre en action graphiquement. Et on peut apprécier les voitures des années 60 qu’il affectionne. C’est la fin d’une époque : celle du haut-fer et de la schlitte pour descendre le bois le long des pentes…
Ceux qui comme moi ont vu et aimé Les Grandes gueules ne pourront qu’être séduit par cet album. Quant aux autres, c’est l’occasion de découvrir une belle histoire d’amitié… virile.
Sachez enfin que ni le scénariste Frédéric Brémaud, ni le dessinateur Paolo Raffaelli, n’ont voulu voir le film avant de travailler à cette adaptation : les visages, les plans, les séquences n’ont rien en commun avec la caméra d’Enrico ni avec ses acteurs.
Dire que c’est parfaitement réussi serait une litote. Ce beau travail mérite la Bourse Lorraine 2024 attribuée à l’unanimité par notre Comité Erckmann-Chatrian.
Merci.