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Logo du Prix Erckmann-Chatrian Prix Erckmann-Chatrian Le Goncourt lorrain · depuis 1924
Hommage

Georges SADLER

par Paul DIMOFF

1er décembre 1964


Georges Sadler, 1930
Georges Sadler, 1930 © P. Trumel, Nancy

Hommage à Georges Sadler publié dans Ecrivains lorrains, anthologie des écrivains du Comité Erckmann-Chatrian (Verdun : éditions Marchal, décembre 1964).

Environ 10 minutes de lecture

Ce serait de notre part une grande ingratitude, au moment où nous remettons le prix Erckmann-Chatrian à son attributaire de 1958, M. Paul Testart, de ne pas rendre hommage à la mémoire de l'homme qui créa ce prix et qui, pendant plus d'un quart de siècle, organisa et présida chaque année, pour en choisir et en proclamer le lauréat, la réunion rituelle qu'il nous faut aujourd'hui tenir sans sa présence. Je suis certain que tous les membres du Comité Erckmann-Chatrian, au cours de cette cérémonie, évoqueront plus d'une fois son visage familier et ressentiront très vivement, en ne l'apercevant point à sa place habituelle, le vide irremplissable que sa mort a laissé parmi nous.

Je voudrais donc, à grands traits, rappeler ici l'essentiel de la carrière de Georges Sadler. Carrière curieuse, car elle se partage en deux périodes fort différentes. Après avoir, pendant quelque dix ans, fait figure de virtuose du violon, il devint, à partir de 1913 environ, journaliste et littérateur.

Né le 16 octobre 1879 à Nancy, il fut pendant toutes ses études, l'élève du Lycée Henri-Poincaré. Ses parents songeaient pour lui à Saint-Cyr et à l'armée. Mais très tôt, un goût irrésistible pour la musique le détourna de cette voie. Il suivit les cours du Conservatoire de Nancy, puis ceux du Conservatoire de Bruxelles, dont il fut lauréat ; sa maîtrise, qui s'y affirma, lui valut d'y devenir, à dix-neuf ans, chargé de cours. Dès lors, fixé à Bruxelles, il donna sur place et dans plusieurs autres villes, Paris et Nancy entre autres, des récitals de violon, qui lui assurèrent bientôt une réputation flatteuse. J'emprunte à des journaux de l'époque deux appréciations élogieuses de son remarquable talent : « Georges Sadler, écrivait le 13 février 1904 le critique musical de L'Est Républicain, fit une fois de plus admirer sa sûre virtuosité et la maîtrise de son coup d'archet toujours victorieux. » Et, plus explicitement, celui de L'Écho de Paris déclarait à son tour le 26 décembre 1904 : « Le violoniste Sadler a exécuté d'impeccable façon la redoutable Chaconne de Bach pour violon seul, ainsi que l'Aria avec orchestre ». Plus tard, ayant abandonné le violon malgré lui, l'artiste qu'avait été Sadler se plaisait à conter quelques souvenirs de ses succès d'alors et à dire qu'il avait en ces temps vécu les plus beaux jours de sa vie. Il aurait sans doute conquis la grande renommée, si des raisons impérieuses de santé ne l'avaient forcé de renoncer à cette existence fatigante et à quitter la Belgique pour revenir à Nancy.

En 1913, ayant relu et admiré les livres d'Erckmann-Chatrian, il conçut le dessin de créer une société pour faire mieux apprécier du public français l'œuvre des deux romanciers et du même coup, attirer son attention vers cette pittoresque région dont Phalsbourg, patrie d'Émile Erckmann, est le centre et qui va de Saverne à Sarrebourg, région si souvent décrite par eux. À cette heure en effet, non seulement le mouvement régionaliste était à la mode, mais en outre les regards se tournaient volontiers vers la Moselle et l'Alsace, perdues depuis quarante ans.

Après avoir longtemps pensé à elles sans en parler jamais, suivant une formule célèbre, on commençait à estimer qu'il convenait au contraire d'en parler et d'exprimer ouvertement l'amour dont elles restaient l'objet. Sous l'impulsion de Georges Sadler et d'Émile Hinzelin, une vingtaine de personnalités lorraines, assemblées à Nancy, le 17 juillet 1913, examinèrent les conditions d'établissement et les moyens d'action possibles de la société projetée. En novembre, Georges Sadler, reçu à cette occasion par Raymond Poincaré, Président de la République, de qui il voulait avoir l'approbation, se voyait par lui fortement encouragé à favoriser la diffusion en France des ouvrages trop oubliés des deux écrivains lorrains, si riches d'enseignements moraux et patriotiques. Une première réunion des fondateurs de la société Erckmann-Chatrian eut donc lieu à Nancy, chez Walter, le 25 décembre, et celle-ci prit son existence officielle le 16 janvier 1914.

Elle publiait, dès le mois de mars, son premier Bulletin trimestriel, contenant, avec ses statuts, des articles littéraires relatifs à l'Alsace-Lorraine. Un second Bulletin, en juin, relatait les détails d'une manifestation au cours de laquelle une délégation de ses membres avait déposé à Lunéville une palme de bronze au monument d'Émile Erckmann.

Puis, soudain, ce fut la guerre. Georges Sadler, mobilisé, la fit comme agent de liaison au 41e Régiment d'Infanterie territoriale, jusqu'en 1917 où sa mauvaise santé provoqua sa mise en réforme. Toutefois, même pendant sa mobilisation, il resta dans le secteur de Nancy ; cette circonstance lui permit, avec le concours d'Émile Hinzelin et de J.-B. Jean, comme lui mobilisés à proximité de Nancy, de développer l'activité de la jeune société, en l'orientant cette fois surtout vers les œuvres patriotiques de bienfaisance.

Elle s'attacha d'abord, sinon à réveiller, du moins à entretenir chez les enfants alsaciens, qui, jalousement privés par les Allemands de toutes relations directes avec la France, la connaissaient peu et mal, leurs sentiments d'affection à son égard. Elle adressa donc au Gouverneur de Belfort, le Général Thévenot, un lot très important de romans nationaux d'Erckmann-Chatrian, destinés à être distribués aux élèves des écoles de l'Alsace reconquise. Elle commençait, en même temps, à s'occuper des nombreux Lorrains chassés de leurs foyers par l'ennemi et réfugiés dans les casernes vides de Nancy. Son premier soin fut de mettre dans leur vie si triste un rayon de gaieté. En 1915, à quatre reprises, les 28 mars, 5 avril, 19 juillet et 1er août, elle les convia à des représentations théâtrales, où fut joué notamment le chef-d'œuvre dramatique d'Erckmann-Chatrian, L'Ami Fritz. Elle leur offrit en outre deux concerts symphoniques, l'un au parc de la Pépinière, l'autre à la caserne Molitor. Mais, surtout grâce aux fonds qu'elle avait réussi à collecter, elle installa avec l'appui du Préfet Mirman, à la Préfecture de Meurthe-et-Moselle, un bureau où les exilés d'Alsace et de Lorraine trouvaient avec des renseignements sur leurs familles, une aide morale et des subsides.

Qu'allait cependant devenir la société Erckmann-Chatrian dont la raison d'être semblait avoir disparu avec le retour de la paix et la reconquête de l'Alsace ? Pour qu'elle subsistât, il était indispensable de la transformer en lui assignant un but nouveau. Georges Sadler y pourvut : en 1924, il institua un prix littéraire annuel.

Ce bureau, pendant toute la durée de la guerre, fonctionna sans relâche, préparant ainsi le retour des Alsaciens-Lorrains dans la patrie française, où Georges Sadler ne doutait point qu'ils ne dussent prochainement reprendre leur place. Ce dévouement n'allait d'ailleurs point tarder à recevoir sa récompense : le 30 août 1915, le Président de la République, Raymond Poincaré, s'inscrivait comme membre-fondateur de la société Erckmann-Chatrian et lui accordait son haut patronage.

Rendu à la vie civile et libre désormais de se dépenser plus complétement au profit de la société créée par lui et dont il était, depuis le début, administrateur-fondateur, Georges Sadler intensifia ses efforts patriotiques. En 1917, il publia un recueil de chansons lorraines, dont il avait composé la musique et qu'avait préfacé Maurice Barrès. Le 16 décembre de la même année, il organisa, avec le théâtre de l'armée, une matinée de gala à la salle Poirel, au bénéfice de l'œuvre d'assistance aux Alsaciens-Lorrains : au programme figurait une revue de guerre en trois actes. En 1918, il fit paraître le premier numéro d'un almanach, Le Messager de Lorraine, auquel allaient collaborer Maurice Barrès, Albert Lebrun, Léon Mirman, le chanoine Collin, Émile Hinzelin, Émile Nicolas, pendant qu'Émile Friant, P.-E. Collin, Victor Prouvé en fournissaient les illustrations : bientôt cette publication fut utilisée par les Ministères des Affaires étrangères et de la Guerre pour leur propagande à l'étranger.

Au lendemain de l'armistice du 11 novembre, Georges Sadler se vit chargé par le Général Mangin, nommé Gouverneur de Metz, où il devait se rendre le 13, d'une mission pour laquelle ses activités antérieures le désignaient entre tous.

Les Allemands avaient fallacieusement fait courir dans la ville le bruit d'une révolution en France, souhaitant par ce moyen troubler l'esprit de la population messine : il s'agissait donc d'apporter d'urgence aux Messins trois mille exemplaires des journaux de Nancy, afin de contrebattre cette manœuvre et d'assurer un climat favorable à l'entrée des troupes françaises. Grâce à cette mission, les Messins se ressaisirent aussitôt et Georges Sadler eut lui-même la grande joie d'être l'un des premiers à pénétrer dans Metz redevenue française.

Si Maurice Barrès avait en 1917 rédigé une préface pour les Chansons lorraines, c'est que l'auteur de ce recueil vivait, à ce moment, dans son intimité. L'écrivain, retiré à Charmes, où il se reposait de ses fatigues et méditait ses ouvrages futurs, avait trouvé en Georges Sadler un précieux auxiliaire pour les enquêtes qu'il menait alors sur la bataille de la trouée de Charmes, et sur le drame de Gerbéviller : à ce drame, Barrès songeait à consacrer peut-être un volume.

Le projet fut abandonné, quand les démarches de Georges Sadler eurent démontré l'impossibilité d'obtenir des gens du pays des renseignements assez précis pour permettre de reconstituer avec vérité l'atmosphère de ces heures tragiques.

Mais, après cette collaboration dans la recherche de la documentation d'un roman, Georges Sadler devait rester en relations cordiales avec Barrès.

Vers le même temps, il nouait avec Lyautey des relations analogues. Ce grand Lorrain s'était très tôt intéressé à la société Erckmann-Chatrian et avait échangé quelques lettres avec son fondateur. En 1922, il l'invita à faire au Maroc un voyage d'études : le résultat de ce voyage fut un petit livre plein d'humour où Georges Sadler traçait un portrait vivant et fouillé de son hôte, observé dans son milieu marocain et dans ses diverses tâches.

Qu'allait cependant devenir la société Erckmann-Chatrian dont la raison d'être semblait avoir disparu avec le retour de la paix et la reconquête de l'Alsace ? Pour qu'elle subsistât, il était indispensable de la transformer en lui assignant un but nouveau. Georges Sadler y pourvut : en 1924, il institua un prix littéraire annuel, qui devait récompenser l'œuvre jugée la meilleure parmi celles présentées au concours, d'un écrivain originaire d'un des quatre départements de la région lorraine : Moselle, Meurthe-et-Moselle, Meuse, Vosges. Le jury était une commission formée de membres de l'ancienne société les plus qualifiés par leur compétence. Bien entendu, ce prix reçut le nom de Prix Erckmann-Chatrian. Décerné pour la première fois en 1925, il continua de l'être régulièrement jusqu'en 1938 : l'attribution en fut suspendue pendant la guerre, mais reprise en 1945.

A la veille de ce nouveau conflit mondial, Georges Sadler avait rassemblé, dans un volume intitulé Sur le vif, dont le libraire Dory de Nancy était l'éditeur, ses souvenirs sur quelques-uns des éminents Lorrains qu'il avait eu l'occasion de voir de près et par là de bien connaître : Maurice Barrès, le Maréchal Lyautey, le Général Mangin, le Chanoine Collin. Un autre Lorrain, l'académicien Louis Bertrand, en avait, dans une belle préface, souligné l'intérêt et les mérites.

Cette seconde guerre mondiale infligea à Georges Sadler, ainsi qu'à tant d'autres, une dure épreuve. Obligé de fuir pour éviter un emprisonnement que les Allemands n'auraient pas manqué de lui faire subir, sinon pire encore, en raison de son rôle depuis 1914, il se réfugia, en se camouflant, à Angers, tandis que ses biens étaient pillés et vendus par l'ennemi. En outre sa carrière de journaliste poursuivie depuis 1919 par des articles de critique musicale et aussi en qualité d'administrateur-délégué du quotidien régional l'Impartial de l'Est, se trouva brusquement interrompue. Mais, dès qu'il put, à la libération, regagner la Lorraine, ce fut, oubliant ses propres maux, pour porter secours à ses compatriotes malheureux, en prenant la présidence du Comité d'entraide des 19 communes du canton d'Ars-sur-Moselle.

Je n'ai rencontré Georges Sadler qu'en 1950. Il avait donc 71 ans, et l'âge, joint à une déficience croissante de sa santé, le condamnait à ménager davantage ses forces ; il vivait de plus en plus dans une semi-retraite, à Novéant. Il en sortait pourtant quelquefois pour aller soit à Metz, soit à Nancy où l'appelaient ses amitiés ou ses affaires. Mais en outre, il se déplaçait chaque année, ponctuellement pour présider, dans l'une de ces deux villes, et aussi à l'occasion, à Bar-le-Duc, à Verdun, à Gérardmer, voire même à Rembercourt-aux-Pots, le Comité Erckmann-Chatrian, réuni là en vue du choix du lauréat ou de la remise du prix. En 1957, comme s'il pressentait une fin prochaine, il demanda à ce Comité de désigner d'avance le lauréat de 1958 : la précaution n'était pas inutile, il est mort, en effet, à Pont-à-Mousson le 30 avril 1958.

Il fut un bon Lorrain et un bon Français : je n'en veux pour preuve que cette amitié que lui accordèrent et lui conservèrent toute leur vie des hommes tels que Raymond Poincaré, Albert Lebrun, Maurice Barrès, le Maréchal Lyautey, de qui la confiance l'associa parfois même à leur œuvre. Il servit de tout son pouvoir ses deux patries, la petite, la Lorraine, et la grande, la France, qu'il aima l'une et l'autre passionnément, justifiant ainsi cette très profonde remarque que je prends dans le recueil de maximes de l'un des nôtres, Maurice Garçot, Prix Erckmann-Chatrian de 1934 : « Plus on est de sa province, mieux on est de sa patrie ».

Paul DIMOFF
Epinal, octobre 1959

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