Le Télégramme des Vosges
Bayon fête le même jour Henri Gaudel chevalier de la Légion d'honneur et lauréat de la Société Erckmann-Chatrian
mardi 25 avril 1933 · p. 3
Un écrivain lorrain à l'honneur
De notre envoyé spécial :
Comme nous l'annoncions hier, les Lettres lorraines furent à l'honneur, hier à Bayon.
Suivant le rite de la grande chancellerie Fernand Rousselot, parrain d'Henri Gaudel, dans l'ordre national de la Légion d'honneur, lui remettait officiellement la croix de chevalier. Et, au cours de la même cérémonie, la Société Erckmann-Chatrian proclamait Henri Gaudel lauréat de son concours littéraire pour 1933.
Parée de fleurs, la salle de l'hôtel de ville était pleine d'une assistance sympathique.... Aux littérateurs, aux amis de l'écrivain s'étaient joints les anciens combattants et des pupilles de la Nation pour lesquels l'auteur d'En écoutant les Gosses s'est généreusement dévoué.
Devant la table fleurie, autour du nouveau décoré et lauréat, avaient pris place : MM. Fernand Gauthier, président de l'A. M. C., représentant M. Louis Colin, maire de Bayon (obligé de s'absenter pour raisons de famille) ; Humbert, conseiller municipal ; Fernand Rousselot, président de l'U. P. N., chevalier de la Légion d'honneur ; Pierre Boyé, président ; René d'Avril, vice-président de l'Association des Ecrivains lorrains ; Sonrier, président d'honneur de l'A. M. C. ; Georges Sadler, administrateur de la Société Erckmann-Chatrian.
Reconnu dans la salle, MM. Fleurant, professeur au Conservatoire de Nancy et sa femme, la fine diseuse, premier prix du Conservatoire ; Jean Ville-Albert, directeur du Miroir de l'Est ; Louis Bagrel, Georges Legey, écrivains lorrains ; le docteur Jacot ; Rousseau ; Georges Remy, directeur de la Coopérative Agricole de Bayon ; Mme Evrard, présidente des veuves de guerre, etc...
M. Gauthier ouvrit la séance, présenta les excuses de M. le maire, appelé à Metz, salua les hôtes de Bayon, la Presse, toutes les personnes assistant à la cérémonie et dit la fierté de la ville de posséder parmi ses habitants un écrivain de la valeur d'Henri Gaudel.
Mais tout ce qui sera dit, ajoute le représentant de M. le maire, ne saurait faire oublier quelle part active et désintéressée Henri Gaudel prit à toutes les œuvres d'après-guerre.
Associant à son hommage la femme et la fille de l'écrivain, M. Gauthier, en terminant, fait des vœux sincères pour le succès de cette dernière dans la carrière lyrique où elle a déjà obtenu de très beaux résultats.
Au nom de la Société Erckmann-Chatrian, et en déclarant officiellement Gaudel titulaire du prix de 1933, M. Georges Sadler évoque la grande figure de Maurice Barrès, dont il fut à Charmes, à Nancy et à Metz le familier et le confident et qui aurait applaudi des deux mains au succès de Gaudel, bon mainteneur de la tradition régionaliste.
Le rapport officiel pour l'obtention du prix avait été confié à notre collaborateur René d'Avril, lequel reproduisit avec à-propos, des jugements très flatteurs sur l'œuvre de l'écrivain jugements émanant de MM. Albert Collignon et Edmond Estève, professeurs à la Faculté des Lettres de Nancy.
Le rapporteur rappela que Désiré Beaudru le premier roman d'Henri Gaudel fut couronné par le Couarail et que Véronique, histoire du temps du Christ, obtint de l'Académie de Stanislas la récompense enviée du prix Stanislas de Guaita.
« Henri Gaudel, d'autre part, dit René d'Avril, s'est taillé une place bien à part parmi les diseurs de fiauves, les traducteurs de patois, les romanciers populaires.
Et le rapporteur le loue d'avoir parmi tant de récits narquois ou plaisants, abrité du vent de l'ironie une petite fleur bleue sentimentale... L'auteur, explique-t-il, sera d'autant plus sûr de nous toucher qu'il aura commencé par nous faire rire.
Puis, après avoir exalté l'esprit de famille auquel Gaudel, originaire de Bruyères dans les Vosges, doit certainement dans le décor léger de Bayon le meilleur de son inspiration, le rapporteur qui, en une circonstance analogue, eut à louer les mérites de Fernand Rousselot, unit ce dernier à Gaudel en un même sentiment d'admiration amicale.
C'est au tour de l'éminent historien Pierre Boyé, président de l'Association des Ecrivains lorrains, de prendre la parole. Avec le tact et la distinction qui le caractérisent, Pierre Boyé se réjouit, tout d'abord, de voir pas mal de ses confrères présents à la cérémonie, puis il ajoute :
« Est-ce à dire que les absents ne soient pas ici en pensée ? D'intention, sinon de fait, ils entourent le héros de cette fête ; ils se réjouissent doublement, de la croix et du prix qui dans une harmonieuse conjonction, consacrent sont talent et récompensent ses mérites. »
M. Boyé salue chez Henri Gaudel un romancier dédaigneux des événements touffus, des trames embrouillées et des complications sentimentales, qui, aux hors-d'œuvre descriptifs et aux tirades redondantes préfère, à juste titre, l'étude approfondie des caractères et le suc des pensées fortes....
...Des personnages pour la plupart nets et loyaux, esclaves du devoir. C'est l'apologie des saines satisfactions du foyer domestique, d'un amour paternel, exclusif et généreux, d'un amour maternel inquiet et infini, d'un amour filial tout de gratitude et de respect ; vertus, puissances qu'on ne saurait trop exalter.
...A la scène, spirituel, enjoué... etc...
Le président des Ecrivains lorrains dit encore : Importante et diverse, votre œuvre n'est pas, par bonheur, achevée. Vous devez à vos lecteurs, à vos auditeurs, de l'accroître... Votre retraite est celle d'un sage. Defendez-en jalousement les loisirs et la sérénité. Que ce coin de terroir lorrain ne cesse de vous retenir et de vous inspirer.
Cette remarquable allocution fut très applaudie. M. Sonrier fut lui aussi bien inspiré en mêlant à la manifestation d'aujourd'hui l'amitié et la reconnaissance. La maison commune, dit l'orateur, est le siège social des dévouements.. Le vôtre s'y est exercé bien souvent, cher M. Gaudel.
Les anciens combattants, les pupilles de la Nation savent ce qu'ils doivent au lauréat de la Société Erckmann-Chatrian, laquelle, soit dit en passant, a rendu un peu partout et à Bayon même, bien des services aux engagés volontaires Alsaciens-Lorrains.
C'est pour M. Sonrier l'occasion d'évoquer l'image de la grande guerre, tout en souhaitant que la sagesse des peuples en dissipe à jamais l'horrible vision.
Puis M. Sonrier pousse devant lui Mlle Marie-Louise Poirot, une gracieuse fillette : « Ecoutez encore une fois les gosses, dit-il, permettez à l'une de vos pupilles, de vous dire l'affectueuse reconnaissance de ses camarades ».
Très simplement et joliment, avec l'accent du cru et les tournures locales bien savoureuses, Mlle Poirot s'acquitte de sa tâche. M. Gaudel a tant fait pour les pupilles ! Chansons, comédies, demandes officielles, formalités remplies... Que sais-je ?
L'enfant, point du tout intimidée, conclut ainsi : ...Sauf vot' respect, Madame Gaudel, je vas vous embrasser, Mossieu Gaudel !
Et la bacelle fait comme a dit. Et chacun, ému, d'applaudir.
Nous voici maintenant au point culminant de la journée : Fernand Rousselot va décorer son cher confrère et ami.
Auparavant il lui dit : « Te voici sur la pente descendante, à l'époque où l'on évoque les souvenirs...
« ...C'est le moment où l'on sent, avec le plus d'amertume, les vides creusés autour de soi, la disparition des êtres chers, le papa, la maman, qui n'auront point connu la joie de voir leur fils officiellement distingué : moment d'intime et profond bouleversement que j'ai éprouvé moi-même, et que tu éprouves toi aussi, aujourd'hui, car il m'est facile de pénétrer le secret de ton âme fraternelle.
Ne nous défendons pas de ces sentiments, mon cher ami, ils sont le meilleur de nous-mêmes...
« La fleur qui va orner ta boutonnière est une fleur d'automne, une fleur éclose à cette saison mélancolique qui n'est plus l'été, qui n'est pas encore l'hiver, mais où l'on appréhende déjà les approches du temps glacé.
Mais ce sentiment, que connaissait et analysa Anatole France, ne doit pas engendrer le découragement : l'écrivain n'a-t-il pas pour lui : « La littérature, foyer où l'on se chauffe, flambeau où l'on s'éclaire, havre tutélaire où l'on oublie...
« Poursuivons notre bon labeur avec une ardeur constante, toujours accrue.
« L'écrivain est un privilégié, un mortel aimé des dieux. Former un plan, s'y absorber, y songer sans cesse, le mener à terme et y attacher son nom, n'est-ce pas là une joie inestimable ? Je ne sache pas qu'il soit au monde de plus noble ivresse. »
Suivant la formule consacrée : Au nom du président de la République et en vertu des pouvoirs qui lui sont conférés, Fernand Rousselot fait chevalier de la Légion d'honneur Henri Gaudel et lui donne l'accolade.
Toute l'assistance est debout et vient ensuite féliciter le nouveau légionnaire.
Une gerbe de fleurs et un souvenir donnés par les amis de l'écrivain lui sont remis ainsi qu'à Mme Gaudel. L'œuvre d'art est un bronze Innocence, œuvre charmante du sculpteur Jolisson, médaille d'or au Salon des Artistes français.
Il ne reste plus à Henri Gaudel, confus de tant d'éloges — pourtant si mérités — qu'à remercier tout le monde, en priant le cœur de venir au secours de l'éloquence.
Le prix Erckmann-Chatrian, dit son lauréat, n'est-il pas : le prix Goncourt des Lorrains ? N'est-on pas fier d'appartenir à la famille des Ecrivains lorrains ?
Recevoir la croix des mains d'un ami, n'est-ce pas la chose la plus douce qui soit au monde ?
Vosgien d'origine, ayant bien souvent la nostalgie des sapins et des brimbelles, l'écrivain avoue cependant goûter, avec plénitude, le charme de la claire Moselle et de ses doux côteaux modérés.
Et, reconnaissant au gouvernement de la République française de l'avoir ainsi distingué, Henri Gaudel termine son allocution par un élan d'amour envers notre petite patrie, notre Lorraine bien-aimée.
Un joli temps, clair et délicatement ensoleillé, semble embellir encore ces propos qui se poursuivent, dans l'intimité de la maison d'Henri Gaudel, devant la table familiale, doucement accueillante à ses hôtes et comblant les vœux des gourmets.