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Revue de presse

Le Républicain lorrain

Phalsbourg célèbrera dimanche le cinquantenaire de la mort d'Émile Erckmann (1822-1899)

vendredi 13 mai 1949 · p. 3


Page spéciale pour le cinquantenaire de la mort d'Émile Erckmann.

Le dimanche 15 mai, la petite cité phalsbourgeoise, si calme d'ordinaire, connaîtra une animation inaccoutumée à l'occasion de la grande journée Erckmann-Chatrian, organisée pour célébrer le cinquantenaire de la mort du romancier Émile Erckmann. C'est M. Robert Schuman, ministre des Affaires étrangères et député de la Moselle, qui présidera cette importante manifestation.

Émile Erckmann vit le jour le 20 mai 1822, à Phalsbourg. C'était à sa naissance, nous dit-il lui-même, un gros garçon joufflu, très désireux de vivre et prenant avidement le sein. Le jeune Émile passa toute son enfance dans ce microcosme de Phalsbourg et en garda toute sa vie le souvenir qu'il fit revivre dans bon nombre de ses romans. Après avoir fréquenté le collège de sa ville natale, il fut étudiant en droit à Paris de 1842 à 1846. C'est dans la capitale qu'il écrivit quelques pièces de théâtre. Plusieurs titres nous ont été conservés : deux drames : L'Inquisition et Le Juif de Strasbourg, une tragi-comédie sur Schinderhannes, le célèbre bandit du Mont-Tonnerre, deux comédies : Une soirée à Weimar et La Décentralisation littéraire.

En 1847, Erckmann rencontre Chatrian à Phalsbourg et c'est bientôt l'union des deux collaborateurs qui écrivent d'abord des contes pour un journal local. Cette collaboration devait durer 40 ans pour finir péniblement par un procès (1887) provoqué par un tiers sans scrupules. Ce procès, qui consacra la rupture des deux écrivains, fit apparaître que dans l'œuvre commune, la part d'Erckmann, son mérite littéraire était supérieur à celui de son collaborateur dont le rôle paraît s'être surtout borné à placer à Paris les romans qu'Erckmann écrivait à Phalsbourg.

La décade de 1847 à 1858 fut celle de l'incertitude marquée par la collaboration à plusieurs journaux et la parution de quelques contes (Malédiction, Vin rouge et vin blanc, Rembrandt).

Puis suivirent 12 années de gros succès, la Revue de Paris, la Revue des Deux Mondes ouvrirent leurs portes à Erckmann brillamment consacré par la publication de L'Illustre Docteur Mathéus (1859). C'est l'époque des Romans et Contes populaires : Histoires et Contes fantastiques ; La Taverne du Jambon de Mayence ; Contes de la Montagne (1860) ; Maître Daniel Rock (1861) ; Le Combat d'Ours et Le Combat de Coqs (deux contes) ; Contes des bords du Rhin (1862) ; L'Ami Fritz (1864) ; Les Confidences d'un joueur de clarinette (1865) ; Histoire d'un homme du peuple (1865).

Cette série est doublée de celle des Romans nationaux. On range sous cette rubrique Le Fou Yégof (1862), Madame Thérèse (1863), Histoire d'un Conscrit de 1813 (1864), Waterloo (1865), La Guerre (1866), Le Blocus (1867), Histoire d'un Paysan (1868-70).

En dehors de ces deux séries, signalons la pittoresque Maison forestière (1866) et la charmante Histoire d'un sous-maître (1869).

Puis l'annexion ouvrit l'ère des années de tristesse (1870-1887). Erckmann quitta Phalsbourg, résida quelque temps à Saint-Dié, à Toul, visita l'Orient. L'Histoire du Plébiscite (1872), Le Brigadier Frédéric (1874), Maître Gaspard Fix (1876), Le Grand-Père Lebigre (1880), Alsace (1881) sont les principales productions d'une période assombrie sur sa fin par les premiers dissentiments des deux collaborateurs.

Enfin, c'est la rupture, le procès, les dernières années d'Erckmann toujours attiré par le terroir puisqu'il vint s'établir à Lunéville. Le vieil auteur est devenu pessimiste : quelques nouvelles encore : Alsaciens et Vosgiens d'autrefois (1895) et, à 73 ans, les Fables dont la morale est franchement pessimiste puisque de ses vues sur le monde, Erckmann tire la conclusion que chacun de nous mange et est mangé. À Lunéville, le 14 mars 1899, à huit heures du matin, Erckmann rendit le dernier soupir.

Retransmission des manifestations de Phalsbourg dimanche par Radio-Nancy

La direction régionale de la Radiodiffusion française attire d'une façon toute particulière l'attention des auditeurs sur la modification des programmes qui interviendra à titre exceptionnel dimanche 15 mai.

En effet, pour permettre la retransmission à 19 h. 15 par la station de Nancy des manifestations organisées à Phalsbourg, à l'occasion du cinquantenaire de la mort d'Émile Erckmann, l'émission des résultats sportifs, habituellement diffusée à 19 h. 15, le sera à 19 h. 50.

On sait que les cérémonies revêtiront une certaine importance du fait de la présence de M. Robert Schuman, ministre des Affaires étrangères, qui doit prononcer un important discours.

L'inspiration d'Erckmann — « un chant vosgien… mêlé d'Alsace et de Lorraine »

Signé René BOUR (lauréat du Prix 1950, juré à partir de 1951)

L'œuvre d'Erckmann-Chatrian (d'Erckmann faudrait-il mieux écrire, car chacun sait que des deux collaborateurs, le premier, originaire de Phalsbourg, écrivit, alors que le second, natif de Soldatenthal, se borna à ne tenir qu'un rôle de comptable et d'agent de publicité, plaçant à Paris les romans qu'Erckmann rédigeait), est abondante et variée. Parmi les prosateurs qui ont écrit de 1860 à 1880, Erckmann-Chatrian sont peut-être, après Zola, ceux qui connurent les plus forts tirages en librairie.

Les Romans nationaux et les Romans populaires

Les œuvres principales d'Erckmann se classent sous deux rubriques : d'une part, les Romans nationaux, où l'on sent vibrer le patriote ; d'autre part, les Romans populaires, empreints de bonhomie et d'humour, où l'imagination excentrique de l'auteur, jointe à une grande finesse d'observation, rappelle celle du célèbre romancier rhénan Hoffmann. Mais, des uns et des autres, s'exhalent des senteurs du terroir, d'un terroir assez nettement circonscrit qui semble s'appuyer sur Dabo, Saverne et la Petite-Pierre, et dont Phalsbourg serait le centre.

Les Romans nationaux sur les guerres de la République et de l'Empire, sont, sous une forme à dessein naïve, une œuvre admirable de fidélité historique et de grandeur. Qui n'a pas vibré aux orages révolutionnaires qui tissent la trame de L'Histoire d'un Paysan, compati aux souffrances du Conscrit de 1813, frémi à la défense des Vosges par Nicolas Wolff et ses partisans en 1814 dont l'odyssée sert de thème au Fou Yégof, tremblé aux angoisses et aux bombardements du Blocus de Phalsbourg, salué le sacrifice héroïque des derniers grognards à Waterloo ?

Le sentiment patriotique d'Erckmann, sa fidélité à la terre de Lorraine, la conscience qu'il a eue de la mission civilisatrice de la France dans la vallée du Rhin, expliquent la popularité et la valeur éducative de son œuvre.

Mais ce n'est pas toute son œuvre et si le reste ne vaut pas cet ensemble, dont il n'atteint pas l'élévation, puisque d'un genre différent, il n'en est pas moins agréable. Les Romans populaires, qui d'ailleurs précédèrent les premiers, sont une œuvre de jeunesse, débordante de verve, voire de truculence, dont L'Illustre Docteur Mathéus ouvre la série.

Une controverse s'est engagée autour des paisibles héros des Romans populaires. Doit-on faire grief à l'auteur d'avoir placé en Rhénanie le théâtre de ses contes fantastiques ? N'était-il pas un disciple d'Hoffmann ? Mais il ne faut pas exagérer cette transposition germanique qui, comme on l'a dit, n'a pas d'autre motif qu'une certaine recherche d'exotisme et correspond à la première période d'Erckmann-Chatrian. Elle fut d'ailleurs rapidement abandonnée. Encore ne faut-il pas omettre de préciser que les désignations ne sont que des étiquettes ; dans les œuvres, ni Munich, ni Mayence, ni Nuremberg, pas plus que Tubingue, Kreuznach ou Bergzabern ne révèlent rien de ce qui caractérise ces villes dans la réalité. Bien mieux, nous retrouvons, presque dans chacune d'elles, quelque détail emprunté à Phalsbourg : le plus souvent c'est la petite place avec la halle et la fontaine et ses acacias. Dans Le Trésor du Vieux Seigneur, le Pitscherland n'est autre que le pays de Bitche. Ainsi, même au-delà du Rhin, Erckmann n'a jamais perdu de vue son pays.

L'évocation du terroir

Car c'est bien son pays qu'Erckmann a le plus décrit. Nombreux sont les romans dans lesquels il nous a laissé une description de Phalsbourg sous son nom véritable ou sous son pseudonyme. Il l'a dépeint de l'extérieur, soit qu'on y arrive en venant des bois de Dabo, soit qu'on le quitte un matin d'hiver, comme le Conscrit de 1813, par la route de Bitche. À l'intérieur de la ville, les maisons se distribuent par quartiers réguliers, elles sont basses, bien alignées, construites en pierre de taille (Fou Yégof). La vieille halle affaissée, le toit en auvent sur des piliers vermoulus apparaît à peu près dans chaque roman.

À Phalsbourg, qui a donné aux auteurs le type de la petite ville militaire, s'oppose Abreschviller, qui leur a fourni le type du village forestier.

Bref, c'est tout le charme, tout le pittoresque de ce petit pays lorrain que l'on découvre de la Petite-Pierre, des hauteurs à l'est de Fénétrange, du Donon et du Schneeberg qu'Erckmann s'est plu à nous présenter sous tous ses aspects et à tous les moments du jour et de l'année avec toutefois une prédilection pour le retour du printemps avec ses fleurs et ses alouettes, le beau ciel bleu, la douce chaleur où l'on sent le bonheur de vivre.

Et, parmi les éléments de ce pays, deux reviennent sans cesse sous la plume de l'auteur : la montagne et la forêt. Il recherchait la montagne, non pour ses vestiges historiques qu'il évoque en passant, ni pour ses curiosités naturelles, mais pour l'émotion artistique et religieuse, l'exaltation nécessaire à la conception de son œuvre. Cette montagne, la montagne pré-vosgienne, lui fournit de ses sommets des vues d'ensemble, des horizons illimités, l'impression de dominer le monde des vallées et de s'élever vers l'infini, exaltation identique déterminée par la forêt : Jamais je n'ai pu quitter nos vieux sapins des Vosges, jamais aucune musique au monde n'a valu pour moi le bourdonnement des torrents, ni le chant des oiseaux forestiers aux mois d'avril et de mai.

L'amour de la bonne chère

L'hospitalité des gens de chez nous se voit dans les nombreuses descriptions de l'amour de la bonne chère. Est-ce un péché que de célébrer cette joie de gueule qu'Erckmann tenait de Rabelais ? N'oublions pas que l'air de la montagne ou du plateau de Phalsbourg aiguise les appétits et ne sommes-nous pas de l'avis du vieux rabbin Sichel qui aime mieux avoir un beau brochet qu'une queue de vache, sur son assiette ?

Elle est bien du terroir cette scène du cochon empruntée à L'Illustre Docteur Mathéus :

On voyait un superbe cochon écartelé sur une large échelle et pourfendu depuis le cou jusqu'à la queue ; c'était blanc, c'était rouge, c'était lavé, rosé, nettoyé, enfin c'était ravissant !… Dans la cuisine on était au milieu de la préparation des boudins : dame Catherina… les manches retroussées jusqu'au coude, en face du cuveau, levait majestueusement la cuiller remplie de lait, de sang, de marjolaine et d'oignons hachés : elle versait lentement, tandis que la grosse domestique tenait le boyau bien ouvert, afin que cet agréable mélange pût y entrer et le remplir convenablement.

Ailleurs, c'est la dégustation de l'omelette au lard, de la poitrine de veau farcie et de l'anguille à la moutarde, menus parfois plus simples, tel celui du lait caillé avec des pommes de terre en semaine.

Bref, les mœurs, les coutumes, les usages du pays d'Erckmann sont des mœurs, des coutumes, des usages vosgiens, comme la région de Phalsbourg est vosgienne, coin de Lorraine qui a son caractère à lui, différent de la Lorraine mosellane de Maurice Barrès. On ne saurait mieux définir l'œuvre d'Erckmann-Chatrian qu'en empruntant cette phrase écrite par Barrès dans son livre Au service de l'Allemagne :

Un chant vosgien s'élève, mêlé d'Alsace et de Lorraine.

René BOUR.

La dernière soirée du romancier à Lunéville

À l'occasion du cinquantenaire de la mort d'Émile Erckmann, nous avons rappelé la retraite profonde et un peu jalouse du grand écrivain à Lunéville jusqu'aux adieux qu'il adressait à la vie dans le calme d'une conscience qui ne lui reprochait rien après de si longues années d'une existence bien remplie.

Nous avons résumé les manifestations de 1902 lors de l'inauguration de la statue de Lunéville. Il en est une autre fort intéressante en l'honneur d'Erckmann et de son vivant, qui fut un baume pour lui alors qu'il était dans une certaine détresse d'esprit en son existence de plus en plus retirée, toujours hanté par le souvenir de la trahison de Chatrian et tenant en suspicion toute personne qui cherchait à l'approcher.

Sans ambition, d'une modestie qui n'était pas feinte, il n'en ressentait que davantage les échos qui lui parvenaient du succès de son œuvre. Il avait, dit M. Schoumacker, qui fut censeur des études au lycée de Metz, refusé à Mascagni l'autorisation de faire un opéra des Rantzau, à M. Saint-Mesmin de mettre le Couvent de 1813 au théâtre, à Erlanger de faire représenter l'opéra-comique que celui-ci a composé sur le Juif polonais, au Théâtre alsacien de Strasbourg de publier une traduction en dialecte de L'Ami Fritz.

Ce sont des républicains de Nancy, journalistes et avocats, qui prirent avec le maire de Lunéville l'initiative d'une fête en l'honneur de l'auteur des Romans nationaux avant son heure suprême. Elle eut lieu le 3 janvier 1897 au théâtre de Lunéville en présence d'Erckmann qui s'y était rendu en voiture en compagnie d'Emma Flotat, sa secrétaire. Il prit place dans la loge d'honneur et son entrée fut saluée par tout le public. Le programme comportait l'exécution de plusieurs morceaux de musique et de chant, entre autres Dis-moi quel est ton pays, une conférence de M. Émile Hinzelin et la présentation de L'Ami Fritz. Pendant la pièce, Erckmann reçut dans sa loge les notabilités de la cité et de nombreux compatriotes. La Suzel de la pièce lui remit des fleurs en un vase de la Faïencerie de Lunéville.

À 11 h. du soir, il entrait chez lui pour fumer sa pipe en pantoufles avant de se mettre au lit. Il disait le lendemain : La soirée d'hier a été admirable ; c'est une des bonnes journées que j'ai passées depuis longtemps. Je m'attendais à quelque anicroche, car nous avons des ennemis nombreux… j'étais prêt à leur river un clou… La sympathie était universelle… La conférence de M. Hinzelin était fort éloquente, enthousiaste même. Je m'étonne d'avoir fait tant de choses : il connaissait mes œuvres mieux que moi-même ; j'en avais les larmes aux yeux et ne pouvais applaudir pour ma propre cause, mais toute la salle y suppléait. Il y a pourtant dans la vie de beaux moments…

Cette fête rendit à Erckmann la sérénité et la joie : ce fut au couchant de sa vie un dernier rayon de soleil qui l'aida à supporter les suprêmes épreuves. Sa vue baisse horriblement, son côté gauche s'ankylose peu à peu et si sa secrétaire ne lui faisait la lecture de ses journaux il serait réduit à rêvasser toute la journée au coin du feu. La dernière lettre qu'il écrivit lui-même est du 8 décembre 1898 ; les suivantes sont dictées et ne contiennent guère que des détails de santé, constatant un affaiblissement progressif des forces et l'augmentation de somnolences invincibles.

Il mourait le 14 mars à 8 heures du matin après deux jours d'amélioration et sans avoir souffert…

De sa tombe, au cimetière de Lunéville, le soir, par temps clair, on peut voir onduler, du Schneeberg au Donon, les sommets bleuâtres de cette chaîne des Vosges qu'il a tant aimée…

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