La Semaine
Le « Goncourt lorrain », ça change quoi dans la vie d'un écrivain ?
jeudi 10 novembre 2022 · p. 19 · signé Jennifer FEBVAY
Quatre anciens lauréats — Isabelle Flaten (2019), Nicolas Mathieu (2015), Joël Egloff (2000), Pierre Hanot (2009) — disent ce que le Goncourt lorrain a changé pour eux : une reconnaissance par les pairs et un encouragement, mais un retentissement surtout régional. En encadré, le 93e prix décerné à Arnaud Dudek pour Le Cœur arrière.
Le lauréat du prix Erckmann-Chatrian 2022 a été annoncé à Metz, lundi 7 novembre. Quatre auteurs primés dans le passé replongent dans leurs souvenirs et racontent ce que cette distinction leur a apporté.
Un de plus. Le 93e. Lundi 7 novembre, le Prix Erckmann-Chatrian a été remis à un nouvel auteur dans les salons de l'Hôtel de Ville de Metz. Surnommé le Goncourt lorrain, il récompense chaque année, depuis 1925, une œuvre écrite par un Lorrain ou au sujet de la Lorraine. Mais derrière ce titre faste, que représente réellement une telle distinction dans la carrière d'un auteur ? « On n'écrit pas pour avoir des prix, sinon à quoi bon, cela n'aurait pas de sens », clarifie Isabelle Flaten, primée en 2019 pour son roman Adelphe (éd. Le Nouvel Attila). Bien entendu, le prix n'en demeure pas moins une reconnaissance. « Quand on en reçoit un, c'est vraiment gratifiant. J'ai ressenti une joie immense, évidemment », se souvient-elle en évoquant ses sentiments au moment où son nom a été prononcé.
« Ce prix-là est d'autant plus gratifiant que la majorité des membres du jury étaient des écrivains. Il y avait Hélène Gestern, Gilles Laporte, Bernard Visse… Tous des écrivains que j'admire. C'est important d'être reconnu par ses pairs. Surtout quand il s'agit d'un jury prestigieux, relate Isabelle Flaten. Obtenir un prix, et celui-ci en particulier, n'a jamais été un objectif en tant qu'autrice. Cela me semblait hors de portée. J'ai lu énormément mes prédécesseurs, que ce soit Nicolas Mathieu, Édith Masson et bien d'autres. À mon sens, je ne jouais pas dans la même catégorie. »
« Mon premier roman publié »
Si obtenir un prix est loin d'être un objectif, le sentiment de reconnaissance, tous l'ont ressenti. Un avis partagé par Nicolas Mathieu, lauréat en 2015 grâce à son livre Aux animaux la guerre (Actes Sud) : « Cela faisait très longtemps que j'écrivais mais il s'agissait de mon premier roman publié. La publication est déjà une immense étape franchie. Un prix comme celui-ci, c'est une consécration à ce moment-là. Surtout, il s'agissait d'un roman noir et le roman de genre est souvent considéré comme une sous-littérature. Ce prix généraliste reconnaissait la qualité littéraire du livre au-delà même de sa dimension divertissante. »
Pour d'autres, c'est parfois bien plus qu'une simple reconnaissance. C'est un coup de boost, un de ceux qui vous poussent à poursuivre sur votre voie et vous donnent envie de vous surpasser. « Quand on publie ses premiers livres, on prend tout ce qui vient comme un cadeau. On ne s'attend pas à un prix. Chaque article, chaque critique positive sont déjà accueillis comme un prix. Sans oublier le retour du public. C'est un signal qui nous dit que notre travail a une certaine qualité. Surtout en début de parcours. C'est important à ce titre d'avoir un encouragement. Ça m'a donné de la force pour continuer », complète Joël Egloff, qui a reçu le prix en 2000 pour son deuxième roman Edmond Ganglion & fils (Gallimard). « Il y avait aussi le plaisir de recevoir un prix connu dans la région. Étant originaire de Moselle-Est, ça flattait mes racines… J'ai reçu d'autres prix mais celui-ci, j'en garde un souvenir particulier. La cérémonie avait eu lieu à Pont-à-Mousson, il y avait ma famille. C'est un prix lié à l'enfance en quelque sorte. »
Retentissement local
Mais difficile de mesurer les conséquences sur les ventes, admet Isabelle Flaten. « Le livre avait déjà reçu un bon accueil avant d'être primé, donc c'est impossible de se rendre compte. Néanmoins, cela m'a permis d'acquérir une visibilité régionale plus grande, ça c'est certain. » Si le Prix Erckmann-Chatrian est surnommé le Goncourt lorrain, son retentissement ne dépasse pas toujours les frontières régionales, comme en témoigne Nicolas Mathieu : « Ça ne change pas la donne, les ventes ne sont pas doublées du jour au lendemain. C'est un succès qui reste assez local. » D'autres, en revanche, ont l'impression d'avoir raté le coche, comme Pierre Hanot, lauréat en 2009 avec Les Clous du fakir (Fayard) : « À l'époque, c'était une belle fierté. Le plaisir d'une reconnaissance locale, mais qui peut s'étendre au-delà. Une fierté d'autant plus grande qu'il s'agissait du tout premier roman noir primé au palmarès. Hélas, cela n'a pas eu les répercussions commerciales que j'étais en droit d'espérer. Lorsque j'ai prévenu ma maison d'édition que j'allais recevoir le prix, il n'y avait plus d'exemplaires du livre disponibles. On est passé à côté de quelque chose… »
Quoi qu'il en soit, il n'est pas possible de distinguer l'impact d'une telle récompense sur un parcours littéraire, confère celle qui en est aujourd'hui « à son 12e ou 13e roman ». Néanmoins, Isabelle Flaten ne se refuse pas pour autant l'espoir d'obtenir une deuxième fois le prix Erckmann-Chatrian. « Mon prochain livre sort en mars, on verra bien. »
En ce qui concerne les prix nationaux, l'écho est tout autre et les auteurs ont alors tout intérêt à être nominés, affirme Joël Egloff, également lauréat du prix du Livre Inter, qui a vu ses ventes exploser après l'annonce. « Ça a un réel impact sur la notoriété d'un auteur mais aussi d'un point de vue commercial. Ça vous garantit un certain nombre d'exemplaires vendus. Et puis, pour certaines personnes, c'est un déclencheur d'achat. Ce n'est pas négligeable lorsqu'on vit de cette activité. » Constat partagé par Nicolas Mathieu, qui a reçu le prix Goncourt pour son roman Leurs enfants après eux (Actes Sud) : « En une semaine les ventes sont multipliées par dix. Vous êtes dans une fusée. » Il n'en oublie pas pour autant le revers de la médaille et reste prudent vis-à-vis de ces distinctions. « Cela vous donne un statut qui fait que votre prochain livre ne passera pas inaperçu. Dans le même temps, vous êtes exposé, les gens vous attendent au tournant, il y a une pression énorme. Ça reste une garantie limitée. On sait que les concours ont coupé les pattes de certains auteurs. »
Jennifer FEBVAY
Arnaud Dudek succède à Jean-Paul Didierlaurent
En 2022, il aura fallu quatre tours pour départager les trois finalistes : Ainsi Berlin (La Manufacture de livres) de Laurent Petitmangin, Chienne et louve (Gallimard) de Joffrine Donnadieu et Le Cœur arrière (Les Avrils) d'Arnaud Dudek.
C'est finalement ce dernier qui a su faire pencher la balance en sa faveur, se voyant ainsi décerner le 93e prix Erckmann-Chatrian. L'histoire suit Victor, repéré à 12 ans pour son talent au triple saut. Il quitte alors sa petite ville et son père ouvrier qui l'a élevé et avec qui il entretient une relation toute particulière. L'aventure commence : entraînements extrêmes, premières médailles, demain devenir pro, pourquoi pas les JO ? Une thématique « nouvelle » qui a séduit les membres du jury, réunis à l'Hôtel de Ville de Metz pour l'occasion. « Au-delà de la grande qualité narrative de cette œuvre, il y a un énorme travail de restitution du milieu sportif. Ce livre est une peinture assez cruelle mais réaliste du destin de ces jeunes espoirs », développe Bernard Visse, président du comité. Une distinction qui possède « une saveur particulière en tant que Lorrain », commente le Nancéien Arnaud Dudek. Dans le même temps, les lauréats des bourses spécifiques ont été dévoilés. Les Adam : la sculpture en héritage (Snoeck-Gent), ouvrage collectif qui retrace la vie de la famille de sculpteurs nancéiens et revient sur leurs plus belles œuvres, a reçu la bourse Histoire et Au son des cloches (éd. Gérard Louis), de l'auteur vosgien Fernand Grosjean, a été récompensé de la bourse Lorraine.